L'Hébreu : Véhicule de la prière et des échanges intellectuels au long de l'histoire juive, l'hébreu, pour la Tradition, est la langue des origines, celle par laquelle Dieu a séparé le jour et la nuit, tirant l'univers du chaos, lui donnant vie et sens en le nommant...Cette langue sémitique est celle -sacrée- de la Torah, dont le texte, à dater de l'exil babylonien (-536), se mêle d'araméen, instrument de l'administration qui domine peu à peu le parler quotidien et les débats des académies talmudiques.

Dès le IIIe siècle, l'hébreu est dit « langue des Sages », ancrée au cœur de l'érudition et de la pratique religieuses. Signe qu'il déserte les autres sphères ? Florissant dans l'œuvre poétique ou scientifique d'un Yéhoudah Ha-Lévi ou d'un Ibn Ezra, il quitte en effet la vie courante, mais se tisse aux langues des terres d'accueil, participant de la création de judéo-langues aussi diverses que la diaspora.

À la fin du XVIIIe siècle, un renouveau survient par le biais de la Haskalah, qui veut faire accéder les Juifs aux Lumières via l'allemand, mais vite relayé par l'hébreu : la presse se développe, on traduit des textes littéraires et savants, le roman voit le jour avec Abraham Mapou. Une prose nouvelle se crée au XIXe, dans un hébreu fait de toutes ces strates. Mais la langue n'est plus parlée, et beaucoup n'en usent guère au-delà des prières... Un mouvement de conscience sociale pousse certains de ses écrivains, comme Peretz, à l'abandonner pour le yiddish du « peuple »... et des « femmes ».Il faudra le sionisme pour que l'hébreu sorte des synagogues. Sous la houlette d'Éliézer ben Yéhoudah, l'hébreu moderne se forge. En 1948, il devient la langue officielle d'Israël - la première, mais non la seule, l'arabe étant la seconde langue du nouvel État.

Le Yiddish : « Des migrations de peuples traversent le yiddish de bout en bout », écrit Kafka qui se réjouit que les mots y montrent « de la curiosité et de l'insouciance ».C'est autour du xe siècle qu'une nouvelle langue de fusion apparaît entre Rhin et Moselle, où des Juifs venant de France rejoignent les premiers arrivés dans les pas des Romains. Aussi trouve-t-on un lexique à 70 % germanique, mêlé de 15 % d'hébreu ou d'araméen, du latin et du roman, syntaxe germanique incluse. Mais le yiddish ne devient vraiment lui-même qu'en quittant son berceau : du xve au xviiie, il se charge de slave, se diffuse et se différencie, s'épanouit à l'est de l'Europe ; puis il part en Palestine, en Amérique du Sud et du Nord... L'hébreu y gagne le suffixe slave "nik" (kibboutznik), et le Yinglish éclôt entre Hollywood et New York, nogoudnik agrégeant "nik" à "no good" ou "mauvais".

Au xixe, alors que les Juifs de l'Est délaissent la tradition religieuse sans pour autant être acceptés comme citoyens, le mameloshen offre un nouvel ancrage : il donne naissance à une littérature moderne, du roman populaire au théâtre d'avant-garde, de l'essai à la poésie ; une presse engagée, des partis et des syndicats arment le mouvement ouvrier ; un institut d'étude et de recherche ouvre à Vilna, des revendications culturalistes émergent... La yiddishkaït, l'univers yiddish, devient un substitut de territoire - avant d'être engloutie dans la Shoah. Une nuit sur le vieux marché, où Peretz peint la sarabande des morts et des vivants fracassée dans le tintamarre des sirènes d'usine, prend ainsi des accents prémonitoires.

Malgré l'absence de transmission aux nouvelles générations, le yiddish est aujourd'hui l'objet d'une nostalgie active.

Le Ladino ou Judéo-Espagnol : « C'est dans le cadre de l'Empire ottoman en formation que s'est formée l'ethnie judéo-espagnole », écrit Haïm Vidal-Séphiha.

Il précise qu'en quittant l'Espagne en 1492, les exilés emportaient dans leurs bagages la langue alors commune aux musulmans, aux chrétiens et aux Juifs, à quelques très légères variantes près. Aucune langue spécifiquement juive n'existait en Espagne, sauf la langue calque des traductions littérales de la Bible, le ladino «figé et sacralisé » dans l'écrit et la liturgie.

C'est le castillan du XVe siècle, assorti de quelques termes aragonais (ionsi - l'ours), arabo-hispaniques (alhad - dimanche) ou catalans (kaler - falloir), appelé en Turquie djudezmo ou djidyo, et au Maroc hakétya. Langues vernaculaires forgées dans les nouvelles terres d'accueil et ne se sont différenciés de l'espagnol au début du XVIIe siècle. L'hébreu s'y est mêlé, et peu à peu s'y sont agrégés des vocables turcs, grecs, roumains, bulgares ou serbes, constituant le judéo-espagnol.

Toute une littérature a surgi : écrite, avec près de 6 000 ouvrages répertoriés et orale, faite de proverbes, contes, romances et kantiguas. Mais son usage recule dès la fin du XIXe siècle, face au français introduit par les écoles de l'Alliance israélite universelle. Encore parlé par d'importantes communautés avant la Seconde Guerre mondiale, le judéo-espagnol est aujourd'hui menacé de disparition, à l'instar du yiddish. C'est une des conséquence de la Shoah, qui décima les communautés grecque, yougoslave, roumaine et bulgare, mais aussi le fait du départ de la plupart des Juifs du Maroc, suite à la décolonisation et des guerres israélo-arabes.

Les Judéo-dialectes : L'histoire des langues juives reflète la dispersion des Juifs à travers le monde. Ainsi en va-t-il du judéo-arabe, du judéo-italien et du judéo-provençal.

Déjà en usage au VIe siècle, le judéo-arabe use de l'alphabet hébreu, il en existe des variantes régionales en Asie et en Afrique du Nord. La littérature judéo-arabe connait son âge d'or du IXe au XVe siècle. Jusqu'à l'expulsion des Juifs d'Espagne, en 1492, médecins, commentateurs des textes sacrés ou mathématiciens s'exprimaient en cette langue. Diffusée ensuite dans leurs nouvelles terres d'accueil par les rabbins et les enseignants, elle se fait langue du quotidien ; et connait en Afrique du Nord, au tournant des XIXe et XXe siècles, un important renouveau littéraire.

Le latin joue un rôle dans la constitution du judéo-italien. Bien qu'écrit en caractères hébraïques, l'hébreu y reste parcellaire. Les mots et locutions y sont composés de racines hébraïques pourvues de désinences et de flexions italiennes. Des hymnes religieux, et de la poésie profane, furent rédigés en judéo-italien. Cette langue est aujourd'hui encore vivante. L'écrivain Primo Levi donne un témoignage savoureux de cette langue de frontière et de transition dans le premier chapitre de son livre Le Système périodique.

Le judéo-provençal, ou chouadit, mélange d'hébreu et de provençal, que les grands-parents du poète Armand Lunel (1892-1977) parlaient au début du XXe siècle, fut pratiqué dans le sud de la France à partir du XIIe, et a aujourd'hui disparu.