Les Juifs dans l’Espagne Musulman

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La culture du judaïsme sépharade a pris naissance durant le haut Moyen âge à l'ombre des Cours musulmanes d'Espagne. De 711 au milieu du XIIe siècle, des communautés juives florissantes s'étaient développées à travers toute l'Espagne musulmane (al-Andalus), créant une culture pleine de vitalité dans les centres du pouvoir musulman comme Grenade, Cordoue, Lucena, Merida, Saragosse et Séville.

 

La spécificité du judaïsme sépharade découle en partie de la diversité exceptionnelle de la péninsule Ibérique à l'époque médiévale, abritant des musulmans, des chrétiens et des Juifs, et de la place particulière qu'ils occupaient tant politiquement que culturellement.

 

Si l'on connait peu de chose concernant la vie des premières générations de Juifs à la suite des conquêtes  musulmanes de 711, il est probable que l'invasion arabe ait déclenché  une vague d'immigration juive vers l'Espagne après un siècle de persécutions sous les rois chrétiens Wisigoths. Les richesses et les possibilités offertes par l'Espagne étaient un aimant pour de nombreux peuples de la région méditerranéenne. Avec la création  du califat omeyyade de Cordoue sous Abd Al-Rahmane III et Al-Hakam II, un centre de pouvoir musulman indépendant émergea, rival de Bagdad en richesse et en culture. Les Juifs d'Espagne relâchèrent leurs liens avec les communautés juives d'Irak et développèrent de manière autonome une culture indépendante et une autorité talmudique locale. Sous l'influence des traditions de raffinement arabes, ils se mirent à expérimenter de nouvelles formes culturelles dans la langue hébraïque. La poésie, la linguistique, la science, la philosophie et les mathématiques complétèrent leur intérêt séculaire pour la Bible et l'étude du Talmud.

 

Dans toutes les régions conquises, les Arabes eurent tendance à créer de nouveaux centres urbains de civilisation où prévalaient leurs affinités intellectuelles. L'intérêt  suscité par la langue arabe, la poésie arabe et la grammaire arabe, était au cœur de la civilisation musulmane. Le goût des classiques et l'ouverture à l'histoire et à la philosophie antiques, à la science et aux mathématiques occupaient une place secondaire mais de plus en plus importante. L'islam avec ses compilations et ses codes juridiques imprégnait toute chose. Mais ce n'est que sous les Almoravides et les Almohades, aux XIe et XII siècles qu'il exerça sa pleine influence en Espagne. L'adoption  de l'arabe par les Juifs introduisit non seulement un nouveau vocabulaire ; mais aussi un mode de pensée entièrement neuf, permettant aux Juifs des pays musulmans de participer à la culture dominante et de l'intégrer comme ils n'avaient jamais pu le faire dans l'Europe chrétienne.

 

Au Xe siècle, les Omeyyades de Cordoue avaient réussi à transférer en Espagne une grande partie de la tradition impériale et artistique de Bagdad. Les commerçants juifs ne s'étaient pas contentés de transporter en Espagne les marchandises de luxe de l'Orient. Ils y avaient aussi apporté les acquis intellectuels de l'érudition des académies talmudiques de Bagdad.

 

Ainsi un rituel de prière babylonien était arrivé en Espagne au IXe siècle et la communauté juive espagnole pouvait participer à une culture commune à l'échelle méditerranéenne, qui avait ses racines en Orient.

 

La vie culturelle très active de Cordoue fut une source d'inspiration et d'imitation dans les domaines de l'architecture des synagogues, de la poésie et de la médecine. Des savants  juifs de l'étranger furent invités à Cordoue pour créer une académie indépendante dans la ville, et des linguistes et des grammairiens furent employés comme secrétaires des princes tout en explorant de nouvelles formes poétiques. Hasdai Ibn Shaprut n'était pas le premier Juif du Moyen Âge à jouer un rôle important dans la vie publique, mettant à profit sa fonction politique pour développer la culture juive. Plusieurs figures juives émergèrent aussi de l'obscurité à la même époque en Irak. Mais il fut le premier à jouer un rôle aussi essentiel dans le lancement d'un mouvement culturel connu jusqu' à ce jour dans l'histoire juive.

 

En dépit de sa renommée, Cordoue ne fut jamais l'unique centre de la culture andalouse et de la créativité juive. D'autres centres tout aussi féconds de civilisation islamique, imitant délibérément la capitale, surgirent aussi à Séville, Grenade, Malaga, et Lucena après le démembrement du califat.

 

Comme leurs contemporains musulmans, les Juifs étudiaient  une variété de sujets extraordinaires, incluant l'astronomie, l'astrologie, la géométrie, l'optique, la rhétorique, la calligraphie, la philologie, la métrique, la médecine, la philosophie et l'arabe. Il était aussi essentiel d'achever des études rigoureuses de la tradition hébraïque, incluant la Bible et le Midrach, l'étude de la langue hébraïque et celle du Talmud. L'accent particulier mis sur les arts et les langues estrangères reflétait les mœurs culturelles arabes dominantes, en vertu desquelles un homme était jugé selon ses aptitudes littéraires tout autant que sur ses qualités sociales.

                                                                                                    

Les musulmans éprouvaient un attachement particulier à la langue arabe et tenaient la poésie en très haute estime. Sous leur influence, la culture juive évolua dans de nouvelles directions. En Andalousie, non seulement la maîtrise parfaite de l'arabe était une condition préalable pour entrer dans la fonction publique, mais le raffinement de la diction et de l'expression, allant jusqu'à l'affectation, notamment dans les cercles des courtisans, constituait la voie royale pour une promotion rapide. La société musulmane faisait montre d'une passion pour l'éloquence, pour le style précieux et pour les détails décoratifs, se complaisant dans les tournures de phrase et les expressions ésotériques datant de la période pré-islamique de la langue arabe. Les Juifs ayant depuis longtemps mis l'accent sur le verbe  plutôt que sur le visuel ressentaient une affinité particulière avec les musulmans concernant leur prédilection pour le langage passant bien avant l'image. Ils se rendaient compte que la maîtrise parfaite de l'arabe était une condition préalable à l'entrée dans la fonction publique  et à la promotion politique. La plupart des ouvrages classiques, philosophiques et scientifiques, composés par les érudits sépharades en Espagne y compris certains des textes les plus profondément ancrés dans le judaïsme, furent écrits en arabe.

 

Les Juifs d'Espagne demeurèrent engagés dans les sciences et les mathématiques dans l'Espagne, servant fréquemment d'agents de diffusion de la science arabe, de par leur rôle actif dans la traduction des ouvrages scientifiques de l'arabe en hébreu. Ils continuèrent à explorer les sciences pratiques et théoriques jusqu'à la veille de l'expulsion, tant dans l'Espagne chrétienne que dans l'Espagne musulmane.

 

A partir de la Cordoue omeyyade, les scientifiques juifs construisirent des astrolabes pour calculer les latitudes, s'appliquant  notamment à améliorer les tables astronomiques et les instruments de navigation à l'époque des voyages d'exploration de l'Espagne et du Portugal. Le poète et exégète Abraham Ibn Ezra écrivit trois livres sur l'arithmétique et la théorie des nombres, décrivant avec exactitude la réception des nombres indiens dans l'Orient islamique. Le Hibour ha-Mechihah ve ha-Tichboret du Barcelonais Abraham Bar Hiya, traité sur la géométrie pratique du XIIe siècle fut le premier texte scientifique hébraïque à être traduit en latin. C'est peut-être la première fois que l'algèbre arabe fut mentionnée dans une publication en latin. Bar Hiya compila également une importante encyclopédie des mathématiques.

 

La période de grande production littéraire de l'histoire juive espagnole s'acheva avec la carrière de Moïse Maïmonide, victime des invasions almohades de l'Espagne et Maroc après 1147. Contemporain de la fin de cette ère de symbiose et de relatif bien-être, celui-ci fut largement reconnu de son vivant en tant que juriste, philosophe et dirigeant de communauté : ses écrits juridiques, médicaux et philosophiques marquèrent un grand moment de l'histoire de la pensée juive, tandis que son héritage dans le Guide des égarés, suscita de très nombreux commentaires et controverses pendant des générations.