Juifs en Terre Musulmane

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L'entrée spectaculaire de l'islam sur la scène internationale, entre 622 et 732, a métamorphosé le monde de l'époque. En un laps de temps - une centaine d'années - les Arabes s'emparèrent d'immenses territoires, de l'Iran jusqu'à l'Espagne et au Maroc, du nord de la Syrie au sud de la péninsule arabique.

 

La domination de l'islam dans les régions à fort peuplement juif se poursuivit en effet sans interruption jusqu'à l'époque moderne. Là où le régime et le mode de vie traditionnels furent conservés, les relations entre musulmans et Juifs restèrent identiques à celles instaurées par les premières générations après la conquête islamique.

 

Des communautés juives étaient implantées dans la péninsule arabique depuis des temps reculés. Au Ve siècle, les Juifs résidaient principalement dans deux régions : au  sud le Himyar et au nord le Hedjaz. Les Juifs organisés en tribus nomades vivant de l'agriculture et de l'artisanat, étaient en contact quotidien avec la société arabe. Ces relations exercèrent une évidente influence sur certains milieux de la société arabe.

 

Vers 610, le prophète d'Islam, Mahomet Ben Abdallah, commença à diffuser sa prophétie monothéiste. La diffusion de ces prophéties témoigne de la relation entre la nouvelle foi et les traditions reconnues par les chrétiens et les Juifs.

 

L'Islam maintint le statut juridique et communautaire des Juifs ainsi que leurs conditions de sécurité et, malgré les affrontements entre des tribus juives et l'armée du prophète Mahomet, le Coran reconnut le judaïsme.

 

Les changements formels et structurels apportés par le prophète Mahomet et ses successeurs influencèrent considérablement l'existence de la population juive. C'était la première fois depuis mille ans que plus de 90% du peuple juif vivait sous une même tutelle. Cette réalité exerça une influence immédiate sur la situation légale des Juifs, leur lieu de résidence et leur mode de subsistance.

 

Le premier à accorder un statut particulier aux minorités fut le grand conquérant Omar Ibn Al-Khattab, calife qui spécifia les conditions d'octroi de ce statut aux protégés dans ce qu'on appelle le « pacte d'Omar ». Grâce au pacte, les « Gens du Livre » étaient autorisés à s'installer et à posséder des biens, à exercer librement leur culte, à entreprendre et à circuler. La soumission des « dhimmi » se traduisait surtout par le paiement d'une taxe de capitation (djizya) et des conditions de vie inférieures.

 

Les dhimmi étaient soumis à un grand nombre d'interdits et de restrictions : les maisons des dhimmi ne devaient pas dépasser une certaine hauteur et ne pas être construites en pierres, uniquement en briques. Les dhimmi n'avaient pas le droit d'habiter près d'une mosquée et devaient s'abstenir de célébrer leur culte en public. Il leur était défendu de posséder des esclaves et ils n'avaient pas le droit de porter des armes. La situation d'infériorité des dhimmi tenait également à leur statut juridique, lorsqu'ils devaient être jugés en même temps que des musulmans.

 

La situation sociale des Juifs découlait de leur statut juridique, de leur activité économique et de la tradition religieuse de leurs voisins. La masse des musulmans manifestait mépris à l'égard des dhimmi et des étrangers quels qu'ils soient, mais cette situation n'empêchait pas l'existence de bonnes relations de travail et parfois même de liens d'amitié.

 

Quels qu'aient été les principes de base du statut de protégé accordé aux minorités monothéistes dans l'islam, leur condition sociale et leur sécurité ; ainsi que leur autonomie religieuse furent déterminées par des facteurs locaux : les tendances du pouvoir en place et de la population dans toute sa diversité.

 

Les Juifs n'ayant pas d'existence politique indépendante et ne constituant pas une nation contrôlant un territoire défini, bénéficiaient d'une présomption de loyauté envers les autorités, qui les traitaient bien, collectivement et individuellement.  A titre individuel, des Juifs parvinrent à des positions élevées sous les différents régimes musulmans ; en dépit des restrictions de principe concernant l'accession d'un non-musulman à une situation hiérarchique supérieure à celle d'un musulman, et ce afin de s'assurer que la voie ne serait pas ouverte à des forces politiques opposées au pouvoir. Les dirigeants juifs étaient reconnus comme les représentants de la communauté juive en terre musulmane. Les tribunaux rabbiniques reconnus par les autorités musulmanes étaient chargées de juger les Juifs à différents niveaux, de représenter la communauté devant les autorités, de superviser la vie publique et privée par l'intermédiaire de préposés nommés par cette instance. Son domaine de compétence couvrait la Grande Syrie.

 

Peu après la mort du prophète Mahomet, l'autorité politique et religieuse fut conférée à un successeur unique de sa famille et de son entourage. Sa première tâche consistait à achever les conquêtes et à élaborer un régime et une administration susceptibles de financer les opérations nécessaires au pouvoir tout en limitant les secousses. Le titre du nouveau dirigeant était Khalif ar-rassoul, le califat portant le nom de celui qui était à sa tête.

 

Durant les premières années de la conquête musulmane, les divergences entre le troisième calife, Othman, et Ali, gendre et cousin du prophète Mahomet, donnèrent naissance à un conflit engendrant le premier schisme dans l'histoire de l'Islam entre sunnites et chiites. Quand Othman fut assassiné par des opposants qui portèrent au pouvoir Ali ibn Abi Taleb, tous ceux qui étaient liés à Othman crièrent vengeance, notamment Muawiya, qui était alors gouverneur de Syrie. À la suite de quelques combats, Ali fut écarté du pouvoir en Syrie par un arbitrage, et Muawiya fut proclamé calife par les Syriens en 661. Ali ayant été assassiné, plus rien ne s'opposa ensuite au règne de Muawiya. Il parvint à rétablir l'ordre et même à fonder un nouveau principe de transmission du pouvoir, celui de la succession familiale. Ainsi commença dans l'histoire du monde musulman une  nouvelle époque, appelée du nom de la dynastie au pouvoir, les Omeyyades.

 

Les Omeyyades furent détrônés en 750 par les Abbassides qui fondèrent leur propre dynastie. Presque tous les membres de la famille furent massacrés, mais le prince Abd al-Rahman réussit à s'enfuir, à gagner l'Espagne et à y établir une nouvelle dynastie à Cordoue. L'un de ses descendants, l'émir Abd al-Rahman III prit le titre de Calife en 929, affirmant ainsi la complète indépendance du califat de Cordoue.

 

Les Abbassides transfèrent le siège du pouvoir vers l'Irak, où ils s'offrirent une nouvelle capitale : Bagdad. Capitale politique et économique, puisque c'est  vers  elle  que circulaient émissaires et messagers, forces militaires et caravanes commerciales. Mais aussi capitale culturelle où le calife et sa cour encourageaient la création artistique, intellectuelle et spirituelle.

 

Dans l'histoire du peuple juif, ce fut indéniablement un tournant. Les juifs ont adopté l'arabe comme langue écrite scientifique et philosophique : ils l'écrivaient en caractères hébraïques et transcrivaient les grands traités scientifiques médiévaux et philosophiques arabes ou traduisaient du grec. Dès cette époque, des textes philosophiques et scientifiques dont les titres mêmes étaient empruntés aux œuvres arabes alors en vogue, parurent.

 

A la suite des travaux pionniers de Saadia Ga' on, l'arabe devint un outil légitime de création: des mots, des concepts, des idées empruntés au monde de l'islam pénétrèrent le monde intellectuel juif: titres d'ouvrages juridiques, philosophiques et scientifiques ; principes légaux concernant le statut des personnes, le commerce ou les finances définis parfois au rebours des traditions juridiques juives ; termes arabes  émaillant la littérature canonique.

 

L'émergence de la culture judéo-arabe était liée à un autre aspect de la vie juive dans les pays du califat : la part prise par les Juifs dans le commerce international. Dans les caravanes  reliant Orient et Occident, sur toutes les voies du commerce international, la présence juive fut constante dès la fin du VIIIe et début du IXe siècle.

 

Si pour les musulmans tous les chemins menèrent à Bagdad, il en alla de même pour les juifs. Une classe de  riches banquiers juifs émergea à la cour des hauts fonctionnaires et des potentats arabes. Moyennant la ferme des impôts, ces hommes se rendirent  indispensables au pouvoir musulman en finançant campagnes militaires et dépenses somptuaires. Leur position auprès des princes les rendait par ailleurs aptes à prendre en charge les intérêts de leur communauté, au sein de laquelle leur autorité était sans pareille.