La Shoah et les Musulmans

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Lorsque l'on se penche sur la problématique de Shoah et monde musulman, il convient d'examiner deux points. L'un est la manière dont réagirent les musulmans face à la Shoah alors même qu'elle se produisait. L'autre est l'attitude adoptée par les musulmans envers la Shoah depuis la fin de la seconde guerre mondiale et, plus particulièrement de nos jours.

 

Avant et pendant la guerre l'Allemagne nazie fit des efforts considérables pour séduire les musulmans en utilisant des techniques modernes de propagande parmi lesquelles il y avait des émissions sur ondes courtes de Radio Berlin en langue arabe et en persan. Mais, dans la plus grande partie du monde musulman, les sympathies pour les nazis venaient plutôt des sentiments très anti-britanniques d'Arabes et musulmans que d'une réelle adhésion à la politique antisémite nazie.

 

Bien que pour la très grande majorité des musulmans la guerre en Europe demeurait alors un conflit lointain, les nazis sont parvenus à recruter directement des musulmans. Deux divisions SS musulmanes furent crées : la division Skanderbeg d'Albanie et la division Handschar de Bosnie. De plus petites unités, venues de Tchétchénie ou d'Ouzbékistan, furent incorporées dans les forces armées allemandes. Mais les nazis se rendirent rapidement compte que ces unités n'avaient aucune efficacité sur le plan militaire et qu'elles n'étaient pas motivées pour combattre pour le Troisième Reich. La division SS Hanschar, si réputée, fut dissoute au bout de quelques mois à cause de désertions en masse et elle s'est distinguée en étant la seule division SS à s'être mutinée.

 

Les nazis firent grand cas de la rencontre entre Hitler et Haj Mohammed Amin al-Husseini, le Mufti de Jérusalem, qui eût lieu le 21 novembre 1941. Lors de cette rencontre le Mufti déclara que les Arabes étaient les amis naturels de l'Allemagne. Hitler promit que dès que les armées allemandes avanceraient dans la partie sud du Caucase, les Arabes seraient libérés du joug britannique. Selon les termes de leur accord le Mufti devait s'assurer que les musulmans d'Union Soviétique, des Balkans et du Moyen-Orient soutiendraient l'Allemagne. Il fit de la propagande sur les ondes de six stations de radio et établit au Moyen-Orient des réseaux pro-nazis, du type cinquième colonne.

 

Al-Husseini et les troupes musulmanes qui combattirent aux côtés de la Wehrmacht n'étaient pas représentatives de ce que ressentait l'ensemble des musulmans lors de la deuxième guerre mondiale. En effet, des centaines de soldats musulmans venus d'Afrique, des Indes et d'Union Soviétique contribuèrent à vaincre le fascisme en se battant à El Alamein, Monte Cassino, sur les plages de Provence ou à Stalingrad.

 

Il y eut également des cas de musulmans qui firent preuve d'un grand courage et se sacrifièrent en risquant leur propre vie pour sauver des juifs des mains des nazis. L' Albanie musulmane fut le seul pays d'Europe où il y avait plus de juifs après la guerre qu'il n'y en avait eu avant la deuxième guerre mondiale. Leur nombre avait été alors de 200 personnes sur une population de 800.000. Mais après la guerre il y avait en Albanie beaucoup plus de juifs car des réfugiés juifs, venus d'une demi-douzaine de pays européens, avaient fui les persécutions nazies pour y trouver refuge.

 

Parmi ces héros musulmans on trouve le Bosniaque Dervis Korkut, qui cacha une jeune juive résistante du nom de Mira Papo et préserva la Haggadah de Sarajevo, l'un des manuscrits en hébreu les plus précieux au monde. Ou le Turc Selahattin Ulkumen, qui sauva cinquante juifs des fours d'Auschwitz. Son geste héroïque fut la cause indirecte de la mort de son épouse, Mihrinissa, lors de représailles menées par les nazis. C'était peu après qu'elle eut donné naissance à leur fils, Mehmet. Il y eut encore l'Albanais Refik Vesili qui, à l'âge de 16 ans, sauva huit juifs en les cachant dans la maison qu'avait sa famille à la montagne.

 

Les Allemands et leurs alliés ne contrôlèrent que brièvement l'Afrique du Nord où vivaient plus d'un demi-million de juifs. Mais pendant cette période allant de juin 1940 à mai 1943, les nazis, les collaborateurs français de Vichy et leurs alliés fascistes italiens commencèrent à appliquer les premières mesures de la Solution Finale. Il y eut non seulement des lois privant les juifs de leurs droits à la propriété, l'éducation, le travail, le logement et la liberté de mouvement mais aussi des tortures, des travaux forcés, des déportations et des exécutions. Il n'y eut pas de camps d'extermination, mais plusieurs milliers de juifs furent enfermés dans plus d'une centaine de camps de travail très durs dont une grande partie était réservée aux seuls juifs.

 

Ce n'est qu'un pour cent des juifs d'Afrique du Nord, soit entre 4.000 et 5.000 personnes, qui périrent sur des terres arabes sous le contrôle des puissances de l'Axe. Mais si les Etats-Unis et les troupes britanniques n'avaient pas repoussé les troupes de l'Axe hors du continent africain en mai 1943, les juifs du Maroc, d'Algérie, de Tunisie, de Libye et peut-être même d'Egypte et de Palestine auraient presque certainement subi le même sort que les juifs d'Europe.

 

En tout cela les Arabes ont joué un rôle central. Et la manière de faire des Arabes n'a pas été très différente de celle des Européens. La plupart d'entre eux sont restés indifférents alors que la guerre faisait rage autour d'eux. Un certain pourcentage d'entre eux a collaboré, y compris des officiels arabes appartenant à des cours royales, des gardiens arabes de camps de travail et ceux qui allaient de maison en maison pour dénoncer les juifs qui y vivaient. Il y eut cependant aussi des Arabes qui essayèrent d'aider des juifs. Le Sultan du Maroc et le Bey de Tunis apportèrent un soutien moral et parfois concret à leurs sujets juifs. Il y eut aussi des cas remarquables de sauvetage. Parmi ceux-ci l'histoire de Si Ali Sakkat qui ouvrit les portes de sa ferme à soixante juifs qui s'étaient enfui d'un camp de travail de l'Axe et les y cacha jusqu'à la libération lors de l'arrivée des Alliés. Ou celle de Khaled Abdelwahhab qui alla chercher plusieurs familles juives en pleine nuit et les conduisit dans sa propriété à la campagne pour protéger l'une des femmes qu'un officier allemand voulait violer.

 

Quelles sont les attitudes de nos jours

Alors qu'en Occident la Shoah a acquis un statut d'événement historique sur le plan politique et le plan moral, dans le monde musulman très peu d'informations fiables ont été disponibles au sujet de cet événement qui fait date dans l'histoire de l'humanité. C'est ce manque d'informations qui explique que nombre de musulmans ont une vision mal définie de la Shoah.

 

Dans le monde musulman le discours politique sur la Shoah a été très largement dominé par ceux qui présentent la Shoah comme étant la raison de la création d'Israël et qui, dans le contexte actuel du conflit israélo-palestinien, cherchent à en minimiser la portée ou à en nier la réalité. Ils ne tiennent aucun compte du fait que le nationalisme juif moderne date d'avant la Shoah et est apparu plus d'un demi-siècle auparavant. La Shoah n'a pas « engendré » Israël et son établissement n'a pas été motivé par un quelconque sentiment de culpabilité des nations du monde de l'époque comme le montrent les minutes des débats de l'Assemblée Générale des Nations Unies qui ont abouti à la création d'Israël.

 

Il y a des intellectuels musulmans, dont certains soutiennent ardemment les Palestiniens, qui estiment que les musulmans ne peuvent rester indifférents face à la volonté qu'ont eu les nazis d'annihiler un peuple tout entier partout où il se trouvait et à jamais en utilisant pour ce faire le meurtre de masse perpétré de manière industrielle au seul pretexte de son appartenance à une religion. En réponse à un appel lancé par certains au boycott de la Journée Commémorative de la Shoah en Grande-Bretagne, un homme politique musulman britannique a écrit : « Nous devons participer [ à la Journée Commémorative de la Shoah ] parce que notre refus d'y participer ne ferait que renforcer ceux qui colportent préjugés et mensonges à propos de la Shoah. Et nous devons y participer parce que c'est bien agir que de se souvenir de millions de nos frères humains qui sont morts aux mains des tenants d'une idéologie raciste et suprémaciste. »

 

Les Musulmans et le Négationnisme

Le négationnisme, un phénomène qui existe depuis longtemps en Occident, est devenu quelque chose de fréquent aujourd'hui dans tout le Moyen-Orient. On le retrouve dans des discours faits par des personnages connus, dans des programmes diffusés par des stations télévisions étatiques, dans des articles ou éditoriaux ou dans des résolutions prises dans le cadre d'organisations professionnelles. De plus en plus nombreux sont ceux qui, dans les Etats musulmans et arabes, ajoutent foi à la doctrine qui est au coeur du négationnisme, à savoir que les juifs auraient inventé l'histoire de la Shoah dans le but de promouvoir leurs propres intérêts.

 

Les négationnistes occidentaux ont pris et prennent résolument pour cible des publics moyen-orientaux tandis que nombre de gouvernements dans le monde musulman ne condamnent pas une telle propagande et que certains la soutiennent même.

 

Le négationnisme a ses racines en Europe et aux Etats-Unis et remonte aux années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. La perception de la Shoa qu'en ont les Arabes et les Musulmans n'a jamais été monolithique et a souvent été influencée par les vicissitudes du conflit israélo-arabe. Dans certains cas, des gouvernements nationaux comme l'Iran et la Syrie assurent eux-mêmes la promotion du négationnisme. Dans d'autres pays du Moyen-Orient, en revanche, ce sont des partis d'opposition ou des factions dissidentes qui nient l'existence de la Shoah ou minimisent l'étendue des meurtres de juifs pendant la deuxième guerre mondiale pour entraver toute tentative de normalisation avec Israël et les Etats-Unis.

 

Bien que le négationnisme ait fait son apparition pour la première fois dans le monde arabe dans les années 1970, ce n'est que dans les années 1990 qu'il est devenu monnaie courante dans les médias populaires au Moyen-Orient. Ce qui est vrai même en Egypte et en Jordanie, pays qui ont signé des accords de paix avec Israël.

 

Les négationnistes occidentaux se sont tournés vers les pays musulmans pour leur demander leur aide lorsqu'ils se sont trouvés confrontés à des poursuites judiciaires dans divers pays pour leurs activités illégales. Wolfgang Fröhlich et Jürgen Graf ont trouvé refuge en Iran, Roger Garaudy a été reçu en héros au Proche-Orient lorsqu'il a été poursuivi par le gouvernement français pour incitation à la haine raciale.

 

L'un des signes les plus significatifs montrant l'existence de liens de plus en plus forts entre les négationnistes occidentaux et le monde arabe s'est manifesté en décembre 2000 lorsque l'Institut pour les Recherches Historiques a annoncé que sa quatorzième conférence révisionniste se tiendrait à Beyrouth, au Liban, début avril 2001. Nombre d'intellectuels arabes ont été outrés et ont protesté ouvertement. La conférence a finalement été interdite par le gouvernement libanais.

 

Le concept du négationnisme a pris de nouvelles dimensions dans le monde musulman en 2005, après que le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad en ait fait un sujet de premier plan dans ses discours publics. En décembre 2006 le ministère des Affaires Etrangères iranien a organisé une conférence internationale sur le négationnisme. Parmi ses invités il y avait des racistes connus comme David Duke, ancien dirigeant du Ku Klux Klan et le négationniste français Robert Faurisson.

 

On peut attribuer la montée récente du négationnisme dans le monde musulman à un soutien de plus en plus marqué qu'apportent certains Etats à cette opinion, à la progression d'un Islam radical et à l'aggravation du conflit israélo-arabe. Les suppositions qui sont à la base du négationnisme, notamment le mythe d'un complot juif mondial, en font une arme de choix pour ceux qui veulent accroître leur propre influence aux dépends de la stabilité dans la région et des perspectives de paix.