Une délégation musulmane à Auschwitz


Le Figaro

3/02/2011

Cécilia Gabizon

On croit connaître Auschwitz. La Shoah. Puis voilà le portail, les baraques alignées en brique, presque tranquilles sous le soleil glacé de la Pologne. La mort bouillonne ailleurs. «Si vous pouviez ouvrir ma tête: tout y est intact, l'odeur, les cris, les corps décharnés couverts de plaies», lance Ginette Kolinka, rescapée. «Ne vous fiez pas à ce décor. Il n'y avait pas d'herbe, nous l'aurions mangée. Ce n'est pas le camp que j'ai connu.» Autour d'elle, des personnalités marocaines, égyptiennes, palestiniennes, irakiennes écoutent, mutiques, glacées.

Pour la première fois, mardi, une délégation exceptionnelle, composée de ministres, de maires, d'universitaires, de religieux, venus du monde arabe, de l'Afrique, de la Turquie, de l'Orient a visité le camp d'extermination. Ils étaient invités par des Français, réunis dans le projet Aladin et aidés par l'Unesco. Ces idéalistes tentent de réconcilier deux mondes qui se sont côtoyés durant des siècles au Maghreb, en Orient, avec beaucoup de proximité et autant d'ambivalences. Depuis, le conflit israélo-palestinien attise les braises et une «littérature négationniste a fleuri dans ces pays», assure l'ancien ambassadeur de France, Jacques Andréani, devenu membre d'Aladin. «Pour lutter contre la haine et l'ignorance, nous avons commencé par traduire Anne Franck et Primo Levi en arabe, en farsi, en turc», raconte Anne-Marie Revcolevschi, qui préside Aladin. Les livres sont en ligne. D'Iran, de Jordanie, de Tunisie, ils sont des milliers à les télécharger. Le voyage à Auschwitz est venu plus tard: «Ce n'est pas une fin en soi. Mais il est nécessaire, pour comprendre la spécificité de l'holocauste, pour comprendre les Juifs.»

 

Appréhender l'horreur

Auschwitz pleure sans bruit. Le froid fige tout. Il faut s'isoler pour distinguer les fantômes autour des ruines. Les chambres à gaz ont été détruites par les nazis avant qu'ils n'abandonnent le camp où 1 million et demi de personnes, juifs pour la plupart, ont été tuées. On ne voit plus que des escaliers effondrés, qui conduisaient vers les douches de la mort, le gaz, vingt minutes d'agonie. «Certains tentaient encore de graver leur nom sur les murs.» «Et j'entends encore, chaque jour, leur ultime chant, celui du désespoir et de la foi mêlés, le shema Israel», se souvient Samuel Pisar, sorti vivant de ces ténèbres.

«C'est terrible», lâche alors Ndirio Ndiaye, ancienne ministre sénégalaise. «C'est incroyable que tout cela ait pu arriver. Cela nous rappelle l'esclavage et de quoi l'homme est capable», commente-t-elle, enroulée dans une couverture rouge, distribuée par les organisateurs. Les sommités ont l'air de réfugiés sous leurs capes improvisées. Le maire de Cotonou, ancien président du Bénin, Nicéphore Soglo, tente de s'abriter, lui aussi, sous son tissu rouge. Il marche dans Auschwitz, absorbé. Il pense lui aussi aux esclaves. Amin Bakhtiar, ancien ministre irakien d'origine kurde, raconte lui son peuple et les persécutions, comme si chacun ne pouvait appréhender l'horreur qu'à l'aune de son propre malheur. L'Égyptienne Amira Mostafa, qui dirige un centre pour les droits de l'homme (Arab Word Center for Democratic Development), évoque «l'expulsion des musulmans» par les rois catholiques espagnols en 1492 pour «comprendre cette souffrance». Et se dit prête à évoquer le génocide des Juifs en Jordanie où elle vit: «Pas de problème à condition de parler des autres génocides, des Ouïgours, des Palestiniens, des Cambodgiens…», lance-t-elle. «Tous les génocides sont terribles. Celui des Juifs n'est pas différent, c'est une question de nombre…», dit-elle sans réaliser combien elle heurte les victimes d'une extermination programmée. «Tout n'est pas comparable, mais ce n'est pas grave, c'est un début», assure l'écrivain israélien A. B. Yehoshua. «C'est la présence de cette délégation qui compte. Ils sont courageux d'être venus.»

 Étrangers à cette tragédie 

«La Shoah n'était pas mon histoire, a reconnu Mustafa Ceric, le grand mufti de Bosnie, au cours des commémorations. Et puis nous avons eu Srebrenica. Des gens normaux se sont transformés en bourreaux.» Comme dans cette Allemagne si civilisée. «Ces gens qui écoutaient de l'opéra et embrassaient leurs enfants le soir avant de dormir», dira le grand rabbin et ancien rescapé Israël Meir Lau. Au cœur de l'Europe éclairée, quelques fous ont voulu éliminer un peuple. Avec méthode et efficacité, ils ont industrialisé la mort. Au printemps 1944, alors que la guerre était presque perdue pour les nazis, quelque 500.000 Juifs hongrois ont été engloutis à Auschwitz en trois mois. 8000 morts par jour, l'air chargé de cendres. Et pourtant le grand mufti de Bosnie s'en fichait jusqu'à Srebrenica. Désormais, «je suis là pour dire à ceux qui nient l'Holocauste à Auschwitz et à ceux qui nient le génocide à Srebrenica qu'ils sont en train de commettre aussi un génocide». Tous acquiescent, même si beaucoup restent étrangers à cette tragédie. «Ils n'y ont pas participé», reconnaît Anne-Marie Revcolevschi. «Elle leur paraît parfois aussi lointaine que le massacre des Indiens pour nous.» Et pourtant, murmure David de Rothschild, «Auschwitz est notre histoire à tous».