Un si long chemin : « Les paroles des réfugiés au Maroc sonnent comme un appel à la conscience des sociétés euro-méditerranéennes. »


Entretien avec Jalil Bennani

Par Yasmina Asrarguis

18/014/2017

 

La migration des populations est aussi ancienne que la présence de l’homme sur terre, pourtant elle est de plus en plus perçue comme un fardeau pour la société d’accueil et le début de la désintégration culturelle pour le migrant. Psychiatre et psychanalyste à Rabat, Jalil Bennani agit en faveur de la transmission de la psychanalyse au Maroc où il est président du Cercle Psychanalytique. Lauréat du Prix Sigmund Freud de la ville de Vienne en 2002 et du prix Grand Atlas en 2013, la question migratoire et le défi de l’intégration des réfugiés au sein du pays d’accueil est l’objet de son dernier ouvrage. A l’initiative du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), Un si long chemin dresse le portrait de 30 réfugiés d’origine africaine, moyen-orientale et asiatique exilés au Maroc et que l’écrivain a rencontrés entre 2015 et 2016.

Un si long chemin  libère la parole de réfugiés et d’exilés au Maroc. Au-delà du travail d’humanisation de ces 20 hommes et 10 femmes – dont le photographe M’hammed Kilito capture l’émotion et la gravité – cet ouvrage identifie les difficultés linguistiques, identitaires et psychiques rencontrées par les réfugiés lors de leur arrivée dans la société d’accueil. Quelle est la raison de votre engagement au sein de ce projet en coopération avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) ?

J. Bennani- Mon premier ouvrage, Le corps suspect, portait sur les migrants dans leur rapport à l’institution médicale et psychiatrique française. C’était en 1980. Depuis cette date, je n’ai pas cessé de me pencher sur les questions liées à la migration et à l’exil. La proposition du HCR de faire un travail avec les réfugiés au Maroc a immédiatement emporté mon adhésion. Elle me permettait de poursuivre mon engagement et ma recherche, à partir d’une autre position. Non pas celle du migrant face à des migrants, mais celle de l’autochtone accueillant des migrants chez lui.

Le nombre de demandeurs d’asile et de réfugiés au Maroc a augmenté de 44%, passant de 3048 arrivants étrangers en 2014 à 5478 en 2016 (source HCR). Comment expliquez-vous cette tendance et l’effet d’attraction du Maroc sur les réfugiés africains et plus récemment sur les exilés syriens ? Comment percevez-vous le nouveau rôle joué par le Maroc qui est d’une part, un pays d’accueil pour des populations réfugiées et de l’autre, un pays d’émigration de sa propose population vers l’Europe ?

J. Bennani- Le Maroc est un pays carrefour, un pont entre le Nord et le Sud, entre l’Orient et l’Occident. Il hérite de la cohabitation de communautés originaires d’Afrique et d’Europe, de musulmans, de juifs et de chrétiens. Les itinéraires empruntés par les voyageurs, commerçants, esclaves, pèlerins et soufis sont encore en mémoire et témoignent d’une pluralité culturelle séculaire. Les réfugiés subsahariens voient en le Maroc un pays proche, un voisin. Dans le même temps, ils peuvent dénoncer l’exclusion et même parfois un certain racisme dont ils peuvent souffrir surtout lorsqu’ils sont sans ressources. Les Marocains peuvent reproduire les réflexes de certains colonisateurs qui portent un regard de supériorité sur l’étranger. Les Syriens clament haut et fort qu’ils arrivent dans un pays « frère », « arabe » et « musulman ». Ils sont souvent très bien accueillis, notamment dans les petites villes. Le Maroc est effectivement redevenu un pays d’immigration. Alors qu’il ne fut longtemps qu’un pays de transit, il est devenu une terre d’accueil pour de nombreux réfugiés. Bien informés sur les difficultés rencontrées par les réfugiés arrivant en Europe, sur la désespérance et les désillusions vécues dans ce qui était censé être un nouvel Eldorado, nombre d’entre eux ont préféré arrêter leur chemin au Maroc. En outre, et ce fut un élément déterminant pour l’accueil, les procédures d’intégration et de régularisation des migrants, décidées au plus haut sommet de l’État, ont grandement contribué à citer le Maroc comme un exemple dans toute la région MENA. 

Une fois que le chemin tumultueux de l’émigration vers le Maroc prend fin, un défi de taille s’impose à ces réfugiés : l’adaptation et l’intégration au sein du pays d’accueil.  A quel niveau la solidarité du peuple marocain face à la détresse de ces réfugiés est-elle la plus visible ? Pensez-vous que l’intégration d’un exilé au Maroc soit plus naturelle lorsque ce dernier pratique l’islam et connaît la culture arabe ?

J. Bennani - Il y a plusieurs niveaux d’intégration. Le pays d’origine, la culture, la religion, mais aussi la situation personnelle, le statut professionnel et familial, jouent un rôle dans l’intégration. On n’accueille pas de la même manière un ingénieur ou un médecin qu’un ouvrier ou un chômeur. Le premier obstacle à l’intégration réside dans le statut social. Un musulman est souvent mieux reçu qu’un chrétien, mais ce dernier peut être mieux reçu s’il occupe une fonction dans la hiérarchie sociale. Plusieurs réfugiés attribuent les séparations entre communautés religieuses dans leur pays aux guerres et aux conflits politiques. Les problèmes ethniques peuvent surplomber les questions religieuses. Il y a aussi des conversions, des mariages qui facilitent l’intégration. Intégration n’est pas assimilation et on ne peut parler de véritable solidarité et d’hospitalité que lorsque l’autre est accepté, intégré dans sa différence avec sa culture, ses coutumes et sa ou ses langues.

Quelle a été votre langue d’interaction avec les réfugiés ? Quelle importance donnez-vous à la langue maternelle lors du processus d’intégration ? Est-elle un frein à l’intégration du réfugié ou est-ce au contraire une opportunité en faveur du rapprochement interculturel et de la construction d’identités plurielles ?

J. Bennani - Le français était la langue des entretiens avec les réfugiés subsahariens. En Afrique, ce sont des dizaines de dialectes que j’ai pu découvrir avec les réfugiés. Le dioula est une langue africaine parlée en Côte d’Ivoire, au Mali, au Burkina Faso, en Guinée et au Ghana ; le sango ou sangho est la principale langue parlée en République centrafricaine, le nouchi est un mélange de français et de plusieurs langues de Côte d’Ivoire… 
Ces dialectes constituent une très grande richesse. Avec les Syriens, les Yéménites et les Irakiens nous avions recours à l’arabe classique, mêlé au dialectal marocain, la darija. Les Syriens parlent un dialecte commun aux Libanais et aux Jordaniens. Les langues maternelles ne sont pas celles qui sont le plus souvent parlées par les réfugiés ayant recours à la langue que l’on peut qualifier d’ « utile », la langue commune aux uns et aux autres, la langue des échanges, la langue de maîtrise, voire de la raison et non celle de l’intime. Même si c’est la langue de l’ancien colonisateur, comme c’est le cas du français pour les Africains, les individus se la réapproprient et la retravaillent. La langue maternelle est la langue dans laquelle chacun a grandi. Elle est la langue de l’affect, de l’émotion et du cœur. Jacques Derrida avançait deux propositions apparemment contradictoires : « On ne parle jamais qu’une seule langue », « On ne parle jamais une seule langue ». Dans la première, il fait référence à la langue principale, par exemple le français. Dans la seconde il va dans le sens de ce que disait son ami Abdelkébir Khabiti : il montre que le français parlé par un Marocain, un Tunisien, un Québécois, un Congolais, est travaillé par les langues maternelles sous-jacentes. La pluralité des langues est essentielle pour favoriser l’inter-culturalité. Par ailleurs, la pluralité identitaire inscrite dans la dernière constitution marocaine permet aux réfugiés de s’identifier à celle qui leur correspond le mieux et de se la réapproprier.

En 2016, 47% des demandeurs d’asile et des réfugiés au Maroc étaient Syriens. La guerre civile et les bombardements ont pour la plupart d’entre eux détruit leur maison, tués des proches, provoqué des traumatismes et généré des déplacements forcés de populations. Pensez-vous que le déchirement lié au départ puisse annihiler tout désir d’adaptation au sein du pays d’accueil ?

J. Bennani - Les guerres, les persécutions, les violences, sont à l’origine de traumatismes et de traces durables dans la vie des réfugiés. Les ruptures peuvent engendrer des attitudes nostalgiques, voire dépressives graves, ou évoluer vers des sursauts de survie, faisant intervenir des pulsions de vie insoupçonnées. En dépit des nombreuses souffrances qui leur ont été infligées, certains parviennent à « refaire » leur vie, à réussir dans l’exil, à devenir des sujets actifs dans la société d’accueil, des compagnons de travail, des coreligionnaires… La nostalgie n’est jamais absente, mais elle demeure la niche cachée dans le corps et l’intime auquel chacun peut recourir pour se ressourcer, retrouver une sécurité affective.  

Emmanuel Levinas dans Altérité et transcendance décrit l’altérité comme l’acceptation de l’autre dans sa différence et dans ce qui ne fait pas « soi ». Pour accueillir le « visage de l’Autre », Levinas propose la voie de la connaissance ou celle de la sociabilité. Néanmoins, le philosophe note que seule la sociabilité génère un sentiment de responsabilité vis-à-vis de l’autre. Comment pensez-vous que le Maroc et les pays du pourtour méditerranéen puissent se sentir davantage responsables vis-à-vis des nouveaux arrivants, « accepter leurs visages » et « faire société » avec le Sénégalais, le Chinois et le Yéménite ?

J. Bennani - La connaissance de l'autre facilite la sociabilité et la renforce. Il est cependant difficile de répondre à cette question, car les pays du pourtour de la Méditerranée ne se ressemblent pas, pas plus que les nouveaux arrivants (les Chinois peuvent arriver pour des raisons politiques ou commerciales, les Sénégalais peuvent être poussés par la faim, les Yéménites par la guerre… ) et la référence à Levinas est devenue tellement habituelle que l'on oublie le lien que le philosophe fait entre autrui et l'idée de transcendance (qu'il hérite de son rapport au judaïsme). Je pense que si on se limite aux pays de la rive sud de la Méditerranée, c'est-à-dire aux pays musulmans, le rapport à la loi n'est pas directement en rapport à la transcendance de Dieu mais à son unicité, ce qui pose le problème des minorités et du rapport qu'elles entretiennent à la loi. Il y a donc le niveau de l'éthique (souvent à fondement religieux) et celui des nationalités…

Pour finir, une question au psychanalyste que vous êtes. Freud écrivait : « L'interprétation des rêves est la voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient. » Pensez-vous que pour mieux saisir et comprendre la réalité du « si long chemin » des réfugiés, nous pourrions davantage écouter leurs rêves plutôt que les paroles qu’ils nous livrent dans une langue formelle et censurée? 

J. Bennani - Les réfugiés que j’ai rencontrés ont accepté d’être les témoins de leur parcours. Ils n’étaient donc pas des patients. Les rêves qu’ils ont relatés étaient plutôt des rêves éveillés exprimant leurs désirs, leurs attentes et leurs espoirs. Le rêve comme « voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient » peut s’analyser dans le cadre du cabinet du psychanalyste au cours d’un travail qui s’exerce dans la durée. Ce qui n’était pas le cas. Mais ce que l’on peut dire des entretiens que j’ai menés, c’est que la parole se libérait entre le début de l’entretien et la fin de la rencontre. On passait souvent de la méfiance vis-à-vis de l’inconnu, de l’autorité, de l’étranger (que nous sommes l’un pour l’autre) à une confiance et à un désir de se revoir. L’écoute bienveillante, respectueuse même des silences sur ce que l’interlocuteur veut taire (les viols et les humiliations par exemple), constitue une interaction qui modifie l’échange et permet une reconnaissance de l’autre dans sa différence et sa singularité. En cela elle redonne toute sa place à l’humain. Ce qui spécifie le psychanalyste, c’est l’écoute de la subjectivité. Une écoute qui permet à lui-même de changer.