L'Humour juif

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De l'humour juif, on entend ordinairement dire qu'il s'agit d'une "politesse du désespoir", ou de «haine de soi ». Ainsi les commentateurs qualifient-ils souvent de « masochiste » l'autodérision qui constitue le trait le plus manifeste des histoires juives, construites comme des anecdotes tendues vers un witz (monde ashkénaze), ou comme des fables et des proverbes (monde séfarade).Les mêmes clichés reviennent à propos d'œuvres littéraires ou cinématographiques : écrits, d'Albert Cohen à Philippe Roth, de Romain Gary à Érica Jong, de Tristan Bernard ou Pierre Dac à Gérald Shapiro et Angel Wagenstein ; films, de Charlie Chaplin aux Marx Brothers, d'Ernst Lubitsch à Jerry Lewis, de Mel Brooks à Woody Allen...Ces interprétations relèvent pour une bonne part d'une faute d'entendement. Elles passent à côté des schèmes à partir desquels cet humour se construit. Car un lien invisible le raccorde à l'éthique juive.

D'une part, il résonne d'une anthropologie biblique désenchantée, inventaire des égarements humains ;d'autre part, il fait écho aux singularités du Talmud. « Faire blêmir de honte son prochain en public équivaut à verser son sang », lit-on dans le traité Baba Metzia ; « Précipite-toi dans une fournaise ardente plutôt que de faire honte à ton prochain ».D'où se déduit le principe générique spirituel de l'humour juif, qui l'oppose à l'ironie, et auquel la formule de Vladimir Jankélévitch donne tout son sens : « L'humour exige de l'homme [...] qu'il se moque de lui-même, pour qu'à l'idole renversée, démasquée, exorcisée, ne fût pas immédiatement substituée une autre idole ». L "autodérision" juive est donc loin d'une « politesse du désespoir ».