"Survivre, disent-elles…", la chronique d'Anne Sinclair sur la vie après les camps


21/01/2018

C'est une toute petite femme très rousse, très maigre, de bientôt 90 ans, qui ne voit plus guère, mais demeure une boule de volonté, d'appétit de vivre, de parler cru et de drôlerie. Marceline Loridan-Ivens fut déportée à Auschwitz dans le même convoi que Simone Veil – elle lui consacre des pages d'une affection infinie — et, comme elle, retrouva peu ou prou la vie. Après un beau livre, Et tu n'es pas revenu, où elle racontait avec tendresse sa déportation et la mort de son père, elle publie L'Amour après (Grasset), savoureusement écrit avec la journaliste Judith Perrignon qui la fait plonger dans ses souvenirs et ses démons.

Un livre sur la vie après les camps

C'est un livre sur la vie après les camps, sur les hommes qu'elle a aimés en tâtonnant pour découvrir l'amour, sur l'apprentissage de son corps, dont elle n'avait éprouvé aucune autre sensation que la honte de la mise à nu devant les SS. "J'ai découvert [mon corps] en même temps que je l'ai su condamné. […] J'ai tout vu de la mort sans rien connaître de l'amour." Elle s'est juré de ne plus jamais recevoir d'ordres, d'être une femme libre, avec les hommes comme avec le cours de l'histoire dont elle ne voulut pas être absente (elle intégrera entre autres le réseau Jeanson d'aide aux militants de l'indépendance algérienne). "Une vie trop calme ne guérit de rien, bien au contraire." Elle la choisira mouvementée, aimée de Georges Perec comme d'Edgar Morin, et trouvant enfin du sens à l'existence avec le cinéaste Joris Ivens avec lequel elle vécut, travailla au Vietnam ou en Chine, et réalisa des films engagés. Marceline, que l'horreur aurait dû briser, est un concentré d'énergie flamboyante, comme ses cheveux, son rire, son récit.

Comment survivre, pourquoi survivre? Question à laquelle tentent de répondre quatre femmes filmées par Claude Lanzmann alors qu'il réalisait Shoah, son œuvre monumentale. Ces Quatre Sœurs en tragédie, c'est son dernier film qui sera diffusé sur Arte les 23 et 30 janvier. De grâce, ne manquez pas cela. Douloureux, mais remarquable. Ces quatre entretiens tournés dans les années 1980, conduits par un Lanzmann délicat et pertinent, forment un ensemble unique, et l'un de ses plus beaux films depuis Shoah. Ruth, Paula, Ada, Hanna, filmées de près avec leurs mots et leurs silences aussi, disent l'insoutenable subi dans les ghettos, puis dans les usines de mort. Leurs destins sont très différents et pourtant rejoignent l'éternelle question qui ne cesse de revenir : comment supporter ce souvenir? Marceline comme elles quatre témoignent d'une force morale hors du commun, face à leur destin dépendant du hasard, de l'horreur nazie, parfois d'un regard de Mengele, dont Olivier Guez a reconstitué la traque qui lui valut cet automne le Renaudot.

Restituer l'impensable par la seule parole

On croit déjà tout savoir de l'abîme des camps et de la culpabilité des survivants. Mais écouter ces quatre femmes en parler presque cliniquement nous frappe de stupeur et nous plonge plus que jamais dans le mystère de l'incompréhensible.

C'est Ada, paysanne hongroise qui, à Sobibor, cousait des vêtements pour les poupées abandonnées par les petits juifs gazés, afin que les SS, de retour chez eux, en fassent cadeau à leurs enfants ; c'est Paula, intelligente, expressive, survivante d'Auschwitz et, avant, du ghetto de Lodz en Pologne, où elle fut une des rares policières juives, et qui, pour la première fois, avoue le poids de sa culpabilité ; c'est Hanna, transylvanienne, elle aussi honteuse de vivre, ayant échappé à la solution finale grâce à la vénalité d'Eichmann qui épargna 1684 juifs hongrois contre de l'argent ; c'est Ruth, lumineuse, qui, enceinte, trompe le destin, réussit à échapper à Theresienstadt, Auschwitz, Ravensbrück, avant de se retrouver à Auschwitz encore face à l'atroce Mengele qui lui réserve à elle et son bébé nouveau-né, la plus violente des tortures. Ruth et son visage souriant, dans la douceur d'une soirée d'été en Israël, son accordéon dans les bras, est sans doute le plus violent reproche à nous adressé. A nous, peuples et dirigeants occidentaux dont elle dit bien l'indifférence, pendant et après. On est anéantis, muets d'effroi devant ces femmes qui, à leur arrivée, et bien que sur place depuis plusieurs heures à 300 mètres des chambres à gaz, ne pouvaient imaginer que des humains puissent commettre de tels crimes, avant de sentir l'odeur des corps brûlés dans les crématoires.

Lanzmann sut les trouver, les mettre en confiance, leur faire dire ce qu'elles n'ont jamais dit. Il aura fait à l'histoire le plus indispensable et terrible cadeau, ce défi de restituer l'impensable par la seule parole. Comme il disait cette semaine sur France Culture qui diffusait des extraits des Quatre Sœurs : "Leurs voix me vrillent encore la peau." A nous aussi.