Simone Veil


Monsieur le Directeur de l’UNESCO, Monsieur le Président de la République du Sénégal, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, Messieurs les Ambassadeurs, chers amis,

C’est avec beaucoup d’émotion que je prends la parole aujourd’hui pour conclure la conférence sur le lancement du Projet Aladin dont l’UNESCO a accepté d’assumer la responsabilité et la mise en œuvre.

Je tiens à remercier tous ceux qui ont participé à la préparation de cette rencontre ainsi que ceux qui ont accepté d’y prendre la parole.

Certains pourraient s’étonner que l’ancienne déportée que je suis et dont les parents ainsi que son frère sont morts en déportation simplement parce qu’ils étaient Juifs, tienne à élargir la portée des propos que je vais tenir.

75 000 Juifs ont été déportés de France, 2 500 sont rentrés. Quant aux autres, la plupart ont été gazés dès leur arrivée à Auschwitz. Je dirais que s’agissant des enfants - pratiquement quand on parle d’enfants pour Auschwitz ça voulait dire quinze ou seize ans - ils allaient tous directement à la chambre à gaz.

Pourtant, dès mon retour des déportations, j’ai milité pour que l’on se réconcilie avec les Allemands dès lors qu’eux-mêmes avaient condamné les nazis qui, dans toute l’Europe occupée, avaient massacré non seulement les Juifs mais également les Tziganes, dont on parle trop peu, et tous ceux qui s’opposaient à eux. Enfant, j’ai toujours entendu ma mère dire que nous aurions dû nous réconcilier avec les Allemands, ce qui n’était pas le cas de mon père. Cet acharnement de part et d’autre a entraîné des millions de morts non seulement dans toute l’Europe mais également aux Etats-Unis, avait entraîné également le monde dans la guerre. C’est dans l’esprit de réconciliation que j’ai souhaité siéger au Parlement européen dès qu’il a été élu au suffrage universel et j’en ai été la première Présidente. Dans le même temps, comme la plupart de mes camarades, nous n’avons cessé de témoigner afin que les massacres entraînés par les guerres successives, et naturellement c’était surtout celle qui venait de s’écouler, ne puissent se reproduire. C’est pourquoi je souhaite qu’à travers le Projet Aladin, on se réconcilie non seulement entre Européens, non seulement on ne cherche pas à fausser la situation mais également, surtout, ce que je souhaite, c’est que tous les conflits entretenus entre nos peuples cessent.

Il y a trop de misères et nous avons maintenant fait un effort considérable entre pays européens également avec les pays de l’au-delà de la mer que nous devons poursuivre en priorité cette façon de voir les choses. Les interventions et les messages que nous venons d’entendre cet après-midi ont été d’une grande richesse et la marque d’une volonté commune de rassemblement autour de valeurs de vérité et de fraternité.

Mais il me revient maintenant la tâche délicate de conclure et je vais, si vous le permettez, partager avec vous les raisons pour lesquelles le Projet Aladin est important à mes yeux, moi qui suis revenue d’Auschwitz sans l’avoir jamais quitté. Le combat que vous engagez au nom de la vérité historique est indispensable d’abord pour nous, survivants, qui redoutons non seulement l’oubli mais aussi qui avons l’inquiétude nourrie de l’ignorance, du négationnisme et de la banalisation des faits. Le Projet Aladin s’inscrit dans le prolongement du combat essentiel que nous, survivants, avons mené depuis notre retour des camps. Le deuxième sujet d’inquiétude que nous avons est de nous dire que lorsque nous ne serons plus là pour témoigner, si les historiens ne rappellent pas cette tragédie et les engrenages auxquels elle nous a conduits, alors tout ce que nous avons enduré passera dans la trappe de l’Histoire. Cette inquiétude est pour nous une obsession. Pourtant, personne évidemment ne pourra vraiment rendre compte de ce qu’a été la Shoah. Nous essayons bien-sûr de le faire mais je crois que nous n’arrivons pas à faire passer le message. On nous a dit que nous ne voulions pas témoigner quand nous sommes rentrés, que nous avions refusé de parler. C’est vrai, très souvent nous avons refusé de parler. Pourquoi ? Tout d’abord parce que ceux qui, assez rares, avaient encore un peu de famille, ne voulaient pas traumatiser trop leurs parents, les proches, leurs enfants quelquefois qui avaient pu être cachés et ne pas être déportés. Il y avait surtout aussi très souvent dans les questions qui nous étaient posées, des questions dont je ne peux même pas dire qu’elles étaient absurdes et qu’elles étaient ignobles. J’ai souvenir d’un voyage en Suisse, il faut dire que les Suisses n’avaient pas eu très grande conscience de ce qui passait en France à l’époque. J’ai souvenir donc d’une femme me demandant « Est-ce que c’est vrai que les SS faisaient mettre les femmes enceintes par des chiens ? ». Evidemment, quand on vous a posé une question de ce genre, on n’a plus très envie de faire la conversation. Mais c’était très souvent comme ça et puis il y avait aussi ceux qui ne supportaient pas. Parce que quand nous parlions entre nous, encore aujourd’hui, je dirais que nos camarades de déportation sont ceux et celles qui sont les plus proches de nous. Encore cette semaine, j’ai passé un après-midi avec un camarade de déportation qui recevait la Légion d’honneur et puis dimanche prochain, nous nous réunissons entre nous. Nous nous réunissons entre nous et c’est une vraie fête pour nous. Si quelqu’un arrive dans la salle quand nous sommes là, il sera tout à fait étonné de voir que nous évoquons le camp, beaucoup, mais quand nous évoquons le camp, nous savons en fait faire le tri entre ce qu’est une façon de se débarrasser du désespoir mais ce qui est aussi et surtout une façon de survivre. Par la connaissance, par l’incitation à s’ouvrir et à réfléchir, chaque individu est capable de prendre des distances avec une opinion haineuse, une idéologie discriminatoire ou une pensée basée sur des fantasmes historiques et des croyances archaïques. Mais ce qui me frappe, se dire que lorsque nous nous retrouvons nous, déportés, d’abord contrairement à ce que l’on dit souvent, nous savons que nous avons été entre nous quelles que soient les difficultés du camp et Dieu sait qu’elles étaient grandes, puisque l’on arrivait quelquefois à devoir se partager un croûton de pain, et encore quand je parle d’un croûton de pain c’est beaucoup dire. Mais surtout, ce qui me frappe, c’est que nous n’avons jamais cherché à tricher, nous avons eu entre nous beaucoup de fraternité. Je suis de celles et de ceux qui dans les camps, et c’est le lot de la plupart, nous avons été amenés à faire de très grandes marches. Lorsqu’Auschwitz allait être libérée par les Russes, on nous a fait partir. Nous avons fait pour les uns 70, 80 kilomètres à pied dans la neige, dans le froid. J’étais moi-même avec ma mère et ma sœur. Ma mère se tenait à peine, elle vivait encore, elle est morte ensuite à Bergen-Belsen mais il y avait toujours entre nous des aides. Et je vois quand je parle de ma mère, qui est donc morte à Bergen-Belsen, mes camarades de déportation conservent d’elle une image extraordinaire. Alors, aujourd’hui, ce que nous cherchons à faire, c’est parler du camp non pas du tout de façon misérable, non pas du tout pour essayer ou espérer faire comprendre les choses – je crois que faire comprendre, ça n’est même pas possible parce qu’on ne peut même pas nous-mêmes l’imaginer. Quand nous évoquons le camp, ce qui va être dimanche un de mes plaisirs, je le dis franchement, un de mes plaisirs, une de mes joies, une de mes satisfactions, de voir entre nous tout ce que nous avons, nous parlons, nous arrivons à parler des choses gaies qui se sont passées au camp. Mais surtout ce que nous voyons c’est que de cette solidarité qu’il y avait au camp, nous avons gardé l’esprit et que quand nous nous voyons entre nous je crois que nous ferions… ce sont nos amis les plus proches. Non seulement des amis, c’est beaucoup plus que ça, je dirais que c’est devenu notre famille. Ce que nous avons vu à travers ça aussi, c’est qu’il y avait des moments très difficiles dans la vie où se retrouver en pensant à des choses qui sont tristes mais que nous avons dominées, ça nous donne confiance en nous. Mais surtout, je le répète, c’est surtout cette amitié très profonde qui est liée et quelquefois, nous ne nous voyons pas pendant un certain temps mais nous nous rencontrons et tout d’un coup les choses changent pour nous. Nous avons envie de parler, nous avons envie de vivre et je crois que ceux qui nous voient, ceux qui nous observent, c’est de voir qu’indéfiniment, nous parlons du camp. J’ai comme ça quelques amis, et quand nous en parlons, ce n’est pas du tout pour nous plaindre entre nous. Au contraire, nous cherchons à mettre les moments, qui avaient été des moments où l’on avait su rire, où l’on avait su dominer et probablement d’ailleurs sans doute la domination à laquelle nous tenons le plus c’est celle qu’en définitive, c’est nous qui avons gagné puisque ce sont les nazis qui ont perdu, ils ne sont pas arrivés à nous tuer tous, ils en ont tué beaucoup. Comme je l’ai dit, nous sommes rentrés en France, 2 500 sur 75 000 mais même ceux qui ne sont pas rentrés sont restés dans notre pensée. 

Aujourd’hui, qu’est-ce qu’il faut retenir du camp ? Je crois qu’il faut être toujours méfiant, il faut toujours quel que soit le régime, il faut toujours penser que l’homme est capable à la fois du meilleur et du pire et que c’est en dénonçant le pire, c’est en étant fraternel les uns avec les autres que l’on arrive à survivre.

Mon expérience de la barbarie, dont l’homme est capable, m’a donné plus à cœur de dénoncer inlassablement les injustices aussi, de dénoncer toute forme de discrimination et de tenter de redonner une dignité à ceux dont les droits étaient bafoués quotidiennement dans l’indifférence la plus absolue. Je parle de la dignité. En effet, c’est ce qui m’a semblé peut-être par moments le plus difficile à préserver. Je crois que pour la plupart, nous y sommes parvenus mais c’est difficile quand on n’a pas de chaussures, quand on a des chiffons pour vous habiller, quand on vous a mis un numéro sur le bras, un numéro dont on sait qu’il sera difficile de se défaire, je dis « je sais qu’il sera difficile de se défaire », en réalité, nous nous y sommes tous accoutumés et très peu d’entre nous ont voulu s’en débarrasser. Tout de même, une petite anecdote : je me souviens en 1950 avoir habité pendant quelques temps l’Allemagne parce que mon mari – je me suis mariée très jeune – avait trouvé une possibilité de travail. Et tout d’un coup, j’étais très jeune, je servais- vous savez dans les ambassades comment c’est, la petite dernière très souvent, c’est elle qui fait le service. Et j’apportais quelque chose à quelqu’un qui m’a dit « c’est votre numéro de vestiaire ? ». Je dois dire que je n’ai pas du tout apprécié. J’ai entendu aussi d’autres choses aussi terribles. Je crois que les gens ne s’en rendaient pas compte mais c’était tout de même extrêmement pénible. Actuellement je préside le Conseil de direction du fonds au profit des victimes de la Cour pénale internationale. Je sais combien aujourd’hui des milliers de personnes à travers le monde sont encore persécutées en raison de leur origine ethnique, de leur nationalité ou de leur confession. Je sais aussi la souffrance de ces femmes musulmanes qui furent violées de façon systématique par des soldats dans un souci de purification ethnique. Dès mon retour en France, je n’ai cessé de relater l’enfer de leur quotidien, de celui de leurs parents et de leurs enfants. Gardons-nous pourtant de tout fatalisme. De nombreux exemples à travers l’Histoire montrent que nous sommes capables de surmonter des situations apparaissant comme sans issue et qu’un dialogue est possible dès lors que nous combattons l’ignorance. Pour avoir eu l’honneur de présider le Parlement européen, Parlement européen pour lequel j’ai choisi, très peu de temps après être rentrée, de travailler car ce qui me paraissait essentiel en dehors de nous reconstruire nous-mêmes, c’était de faire avec nos voisins qui avaient été si difficiles, de faire en sorte que ça ne puisse plus se reproduire. Je sais combien l’ouverture patiente et attentive à l’autre, à l’ennemi passé, au voisin, augure la possibilité d’un avenir fraternel dès lors que nous acceptons de reconnaître la vérité historique. L’Europe s’est édifiée sur la connaissance d’un passé le plus honteux qui soit et sur sa capacité à avoir retourné le désastre en une construction consistante et pérenne. Il n’est pas facile de prendre argument des souffrances et des morts, des deuils et des larmes, pour œuvrer à la réconciliation et rebâtir un lien entre des peuples. Sans un effort de réconciliation volontariste, si éprouvant qu’il puisse être pour nous, les survivants, qui avions en outre souvent perdu une grande partie de nos familles, nous savions que les peuples d’Europe auraient du mal à se remettre de ce cataclysme. Pourtant, je dois dire que dès ma libération, je crois même que je n’étais pas encore rentrée en France, je souhaitais déjà que l’on puisse faire avec les Allemands une entente telle que l’on ne risque plus de se retrouver dans la situation où à deux reprises dramatiques on s’était retrouvés dans une guerre épouvantable. Nous devons aujourd’hui faire ce pari, le pari de l’Europe et s’y tenir malgré les obstacles. Nous devons tisser les liens et prendre cette mémoire blessée comme fondation de notre entreprise commune. Aujourd’hui, nous devons continuer à lutter pour qu’entre Européens, nous soyons un lieu où on pourra à la fois lutter contre toutes les difficultés mais aussi avoir des relations entre Juifs et Musulmans qui s’épanouiront dans le cadre d’un dialogue apaisé et qui sort de toute considération ou manipulation d’ordre politique. Nous ne devons pas laisser nos relations dépendre d’un conflit qui finira un jour, je le sais, par se résoudre.  

Mesdames et Messieurs, vous qui avez tenu à vous joindre à notre combat, je suis venue aujourd’hui réaffirmer devant vous que la réconciliation des peuples n’est pas une utopie et qu’il est possible de faire échec aux idéologies basées sur l’ignorance et la méfiance afin de donner vie à un monde de tolérance, de fraternité et de liberté. Venus de tous les continents, croyants et non-croyants, nous appartenons tous à une même communauté d’hommes. Il faut du courage, et d’abord du courage intellectuel, je le sais, pour renverser les idéologies, toujours plus faciles à comprendre parce qu’elles se passent de la vérité, qu’elles opèrent des simplifications et qu’elles cherchent à s’adresser à tous de façon réductrice. Mais ce courage intellectuel doit se poursuivre pour tous par l’examen de nos propres héritages, l’affirmation que la négation et le mépris de l’autre ainsi que toutes les formes d’appel à la violence sont indignes de l’Homme et des valeurs portées par les religions juives, chrétiennes et musulmanes. Pour le courage dont vous, parrains du Projet Aladin et membres du Comité de conscience, hommes de religions, responsables politiques, représentants de la société civile faites preuve aujourd’hui en vous associant à ce projet, en proclamant par votre présence votre engagement en faveur d’un monde plus fraternel, je tiens à vous adresser mes sincères remerciements.