Serge Klarsfeld: «Le procès de Gröning démontre que l’Allemagne a changé de vision sur la Shoah»


 

21/04/15

Propos recueillis par Vincent Vantighem

Serge Klarsfeld continue de lutter pour la reconnaissance de la Shoah. Après avoir «chassé les nazis» une bonne partie de sa vie avec son épouse Beate, l’historien  a réagi pour 20 Minutes au procès d’Oskar Gröning, le comptable d’Auschwitz. 

En quoi est-ce important de juger aujourd'hui des personnes telles qu’Oskar Gröning?

C’est important parce que cela démontre surtout la volonté de l’Allemagne de juger le crime nazi aussi longtemps que les criminels vivront. Et pour parvenir à ce résultat, la justice allemande a suivi la volonté de la société allemande en étendant la notion de culpabilité. Il ne faut pas oublier qu’Oskar Gröning avait bénéficié d’un non-lieu il y a 30 ans…

Justement, qu’est ce qui a changé en 30 ans qui permet aujourd’hui de le juger?

Aujourd’hui, il est jugé parce qu’on considère qu’il faisait partie d’un organisme criminel et qu’il était conscient que cet organisme était criminel. Il participait donc au bon fonctionnement de cet organisme même s’il n’a jamais levé la main sur un prisonnier.

Il y a 30 ans, pour être jugé, il fallait avoir eu un pouvoir décisionnaire sur la vie des gens ou il fallait avoir rempli une tâche directement considérée comme criminelle. Lui était comptable. A l’époque, l’Allemagne considérait qu’un comptable comme un menuisier ou un cuisinier n’avait pas de responsabilité. Cela démontre que l'Allemagne a changé de vision sur la Shoah.

Oskar Gröning est âgé de 93 ans et ne risque pas une longue peine de prison. C’est donc pour le symbole qu’il doit être jugé?

Pas tant pour le symbole du jugement que pour celui de la volonté allemande de punir le crime nazi. Il y a 50 ans, la société allemande était peuplée de gens qui avaient vécu sous le Troisième Reich et ils ne voulaient pas de ces procès. Aujourd’hui, les nouvelles générations le veulent. Cela démontre l’amélioration de la société allemande. Seul problème, les criminels qui décidaient des massacres sont morts. Il n’y a plus de témoins, non plus. Quant aux preuves documentaires, elles sont rares.

C’est notamment pour cette raison que le procès du massacre d’Oradour-sur-Glane a été annulé…

Tout à fait. Le prévenu était mitrailleur. Mais il a dit qu’il n’avait jamais tiré. Si le procureur a assuré qu’il était impossible qu’il n’ait pas tiré, la présidente du tribunal de Cologne a estimé, elle, que les charges n’étaient pas convaincantes car il n’y avait plus de preuves documentaires. Dans un massacre, on ne note pas qui tire sur qui. Donc le procès a été annulé car il y avait un gros risque d’acquittement.

Que peut apporter le procès d’Oscar Gröning pour la mémoire collective?

Le témoignage de quelqu’un qui va authentifier les crimes. Il a dit qu’il avait vu les chambres à gaz, qu’il avait vu comment les bébés étaient tués, etc… C’est important d’avoir cette reconnaissance de la part de quelqu’un qui était du côté des bourreaux. Surtout en cette période…

Vous faites référence aux propos de Jean-Marie Le Pen qui a, à nouveau, considéré, les chambres à gaz comme un «détail de l’histoire»?

Tout à fait, il s’agit d’un négationnisme volontaire. Jean-Marie Le Pen connaît l’histoire. Il a lu les ouvrages de référence. Je pense qu’il est simplement poussé par une passion. C’est irrationnel. Il y aura toujours un noyau irréductible de négationnistes. Il faut donc continuer à informer le grand public.

Il s’agit sans doute de l’un des derniers procès de la Shoah. Comment faire pour maintenir ensuite le devoir de mémoire?

Il y a 50 ans, il y avait 300 livres sur la Shoah. Aujourd’hui, il doit y en avoir 50.000. Les témoignages existent. L’avenir de la mémoire de la Shoah est garanti sur le plan universitaire. Le risque vient de la haine contre les juifs qui est propagée dans certaines régions du monde. Les négationnistes continueront de tenter de gommer la Shoah. Ça continuera à exister.

Chambre à gaz: Jean-Marie Le Pen en remet une couche

Personnellement je suis inquiet de la montée électorale de Le Pen. Sa victoire signifierait la destruction de la mémoire de ce qui s’est passé en France. Je ne dis pas que Marine Le Pen niera la réalité de la Shoah mais elle niera en tout cas la réalité de la complicité du régime de Vichy, par exemple. Et nous aurons le portrait de Pétain à côté de celui de De Gaulle. C’est une vraie inquiétude...