Polémique autour d'un voyage d'étudiants palestiniens à Auschwitz


08/04/2014

Une trentaine d’étudiants palestiniens des Universités d’Al-Quds et de Bir Zeit, dans la bande occidentale de Judée-Samarie/Judée Samarie, sont arrivés à Auschwitz-Birkenau, la semaine dernière, pour mieux comprendre ce qui s’est produit durant la Shoah. Mohammed Dajani, professeur d’Etudes américaines à l’Université Al Quds, était à l’initiative de ce voyage inédit, qui a provoqué un tollé. 

Des réactions de gêne et parfois de colère ont accueilli le retour, en milieu de semaine, d'une trentaine d'étudiants palestiniens de Jérusalem et de Cisjordanie partis visiter le camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau. Ce voyage, sans précédent, a été organisé dans le cadre d'un programme de recherche sur la réconciliation, financé par l'université allemande Friedrich Schiller (Iéna) et associant deux facultés israéliennes. Côté palestinien, le déplacement était organisé par Mohammed Dajani, professeur d'études américaines à l'université al-Qods. Laquelle, visiblement embarrassée, s'est empressée de faire savoir qu'elle n'était pour rien dans cette initiative…

Selon Mohammed Dajani, la visite d'Auschwitz visait précisément à lutter contre les réticences de la société palestinienne à développer l'enseignement de la Shoah, inexistant dans les écoles et la plupart des universités de Cisjordanie et de Gaza. Simultanément, un groupe d'étudiants israéliens a visité les camps de réfugiés de Dheisheh (Bethléem) et Shoafat (Jérusalem). L'enseignement de la Nakba, ou catastrophe, lors de laquelle plus de 700.000 Palestiniens furent contraints de fuir leurs villages lors de la guerre de 1948, n'a pas davantage droit de cité dans les écoles de l'État hébreu. Depuis 2011, une loi interdit en effet le financement d'institutions qui remettent en cause ses fondements démocratiques.

«Confrontés au refus israélien de reconnaître leur souffrance, la majorité des Palestiniens refusent de regarder en face ce que fut l'holocauste, déplore Mohammed Dajani. Pour eux, l'extermination des juifs est avant tout reliée à la création de l'État d'Israël, qui s'est fait à leur détriment. Ils ont le sentiment de payer pour un crime qu'ils n'ont pas commis et craignent, trop souvent, que la commémoration de la Shoah ne serve à justifier les crimes dont ils sont aujourd'hui victimes.»

Des pressions pour dissuader des étudiants

Malgré les précautions prises pour que l'initiative ne s'ébruite pas trop vite, les réactions négatives n'ont pas tardé. Selon Mohammed Dajani, quatre étudiants de l'université palestinienne de Bir Zeit ont renoncé in extremis à participer au voyage, visiblement à la suite de pressions. Avant même le retour des étudiants, l'université d'al-Qods a pour sa part marqué ses distances avec l'enseignant, rappelant qu'elle a suspendu fin 2008 toute collaboration avec des universités israéliennes et précisant que «le professeur Dajani a entrepris ce voyage dans le cadre de ses congés.» «Tout le monde est embêté par cette initiative, qui touche une corde sensible dans notre société», confie un ministre de l'Autorité palestinienne, sous le couvert de l'anonymat.

Sur le site Watan.tv, un article critique durement ce «pèlerinage» d'Auschwitz. «Nous sommes des êtres humains et nous condamnons bien entendu tous les massacres, écrit l'auteur, Abdallah Dweikat, mais notre humanité rejette aussi toute tentative visant à faire oublier les souffrances de notre peuple, qui se fait massacrer quotidiennement par l'occupant.»

Mohammed Dajani, qui affirme avoir été indirectement menacé de perdre son emploi à l'université, n'en projette pas moins de renouveler l'initiative dès que possible. «Les étudiants, confrontés à des émotions très fortes, ont été profondément surpris par ce qu'ils ont découvert à Auschwitz», raconte-t-il. Avec l'aide de psychologues, de sociologues et de spécialistes de l'éducation, il s'apprête désormais à étudier la façon dont les jeunes Palestiniens réagissent à cette expérience.