Mohamed Kenbib, historien et chercheur : «En préservant son patrimoine juif, le Maroc reste fidèle à la vocation qui a été la sienne de tout temps.»


Entretien avec Mohamed Kenbib

16-17 février 2013

Le Matin : Que vous inspire, vous qui avez consacré plusieurs années de recherches au judaïsme marocain, la réhabilitation de la synagogue Slat Al Fassiyine ?
Mohamed Kenbib : Tout Marocain attaché à l’identité culturelle de son pays, à la richesse de ses composantes et à ses spécificités ne peut que se réjouir de l’attention accordée à notre patrimoine aussi bien matériel qu’immatériel et aux efforts déployés pour le préserver. Dans le cas de la synagogue que vous évoquez, sa restauration et son inauguration avec une grande solennité sont d’autant plus remarquables que le monde est traversé de nos jours par toutes sortes de crispations et de tensions qui rendent tout à fait exceptionnelle ce genre d’initiative. Il faut sans doute ajouter qu’en se préoccupant de la préservation de son patrimoine juif, le Maroc reste fidèle à la vocation qui a été la sienne de tout temps. Il n’est nul besoin de rappeler que le judaïsme fait partie de notre histoire et de notre culture. Avant les bouleversements survenus sur la scène internationale à l’époque contemporaine, du fait notamment de la deuxième Guerre mondiale et du conflit du Moyen-Orient, les Juifs faisaient partie du paysage, si je puis dire, de nos villes et de nos campagnes. Les mellahs, là où il en existait, étaient densément peuplés et avaient toutes sortes de liens avec les médinas et les tribus environnantes.

Pourriez-vous nous préciser ce que l’on entend exactement par «sla» en milieu juif marocain ? 
Il faut avoir longuement discuté avec les regrettés Simon Lévy, Haïm Zafrani et Edmond Amran El Maleh, pour appréhender, de l’intérieur en quelque sorte, les réalités du judaïsme marocain et les mots utilisés pour les désigner. Le terme «sla» fait référence à la synagogue à la fois en tant que lieu de prière (le terme a la même signification en arabe) et lieu de l’enseignement dispensé à des enfants âgés de 4 ou 5 ans à 13 ans. C’est un peu l’équivalent du «msid» en milieu musulman ou des «katatib» coraniques. Les méthodes ayant cours dans «sla» et dans le «msid» sont d’ailleurs similaires. Excluant les matières profanes, elles se fondent sur la mémorisation et la récitation par cœur, ponctuées de la fameuse «falaqa» sur la plante des pieds pour les élèves distraits. La maigre rémunération des maîtres est, dans les deux cas, à la charge de la communauté. La rédaction par ces derniers de talismans et de toutes sortes d’amulettes prophylactiques est d’ailleurs une autre pratique courante aussi bien en milieu juif qu’en milieu musulman. Pour compléter ma réponse à votre première question, je dois ajouter qu’une autre synagogue du mellah de Fès a été restaurée et est devenue «classée» voilà plus d’une décennie déjà. Il s’agit de la synagogue Danan, restaurée dans une large mesure grâce à l’un des descendants de la famille du même nom établi à Paris et «inaugurée» après la fin des travaux en 1998 (si j’ai bonne mémoire).
Il conviendrait peut-être d’ajouter, si on se limite à Fès, que nombreuses étaient les synagogues et qu’elles se réduisaient parfois à un petit local. Il est significatif de relever qu’il y avait ainsi, par exemple, la synagogue des Tochabim – dite aussi des Beldiyyine –, celle des Meghorashim, et d’autres connues par des noms de famille. Les deux premières témoignent de la diversité ethno-culturelle qui existait au sein même des communautés juives. Et ce, dans la mesure où les Juifs autochtones établis dans le pays depuis (au moins) le Ve siècle avant l’ère chrétienne se distinguaient de leurs coreligionnaires chassés de la péninsule ibérique après la chute de Grenade (1492). Les uns et les autres tenaient à leurs différences et cela a perduré. Au niveau intercommunautaire, ce qu’il faudrait peut-être indiquer c’est qu’en période de sécheresse, par exemple, et c’était là l’une des calamités naturelles qui frappaient périodiquement le Maroc d’antan, c’est au sein de ces synagogues qu’étaient organisées, à l’instar de salat al istisqa’ en milieu musulman, les prières implorant la clémence divine et la pluie, assorties de jeûnes, de processions rogatoires et d’invocations sur les tombes de saints et de rabbins vénérés.

En quoi consiste précisément le patrimoine dont nous parlons et qu’est-ce qui fait sa richesse ? Pourriez-vous en dresser un bref état des lieux ?
Pour ce qui est du bâti, l’on pense d’abord, bien évidemment, aux synagogues, dont certaines, notamment dans les grandes villes, sont toujours en activité et contribuent à perpétuer la religion et la vie juives au Maroc en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire contemporaine. En dehors des grands foyers urbains, il y avait d’innombrables, quoique modestes, «sla» qui ont commencé à être délaissées après les départs massifs des Juifs qui y célébraient leur culte et ont dû suivre le mouvement d’exode, à partir du moment où le nombre de leurs coreligionnaires du lieu est descendu à moins de dix et où le minimum requis pour la prière n’était plus assuré. Cet abandon a affecté en premier lieu les petites villes et un certain nombre de hameaux du Haut Atlas et de l’Anti-Atlas au cours des années 1950 et 1960. L’appel solennel lancé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour «la restauration de tous les temples juifs des différentes villes du Royaume» constitue à cet égard un appel historique et une source de fierté pour tous les Marocains – où qu’ils soient. Il faudrait peut-être ajouter à propos précisément des Juifs marocains ou d’origine marocaine établis à l’étranger, que c’est en s’inspirant de l’architecture hispano-mauresque que certains d’entre eux érigent des synagogues à l’étranger. Je pense en particulier à l’une des grandes synagogues sépharades de Montréal et au Centre Rambam à Paris.
Au sujet précisément des rapports avec le monde extérieur, permettez-moi de mentionner, à propos de la présence du président du Budenstag à la cérémonie qui vient d’avoir lieu à Fès, que l’Allemagne a essayé au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe de développer son influence parmi les strates supérieures des communautés juives du Maroc directement et par le biais de l’Hilfsverein der Deutschen Juden, organisme calqué quelque peu sur le modèle de l’Alliance israélite universelle et de l’Anglo-Jewish Association, et qu’un certain nombre de négociants juifs marocains d’envergure représentaient des maisons de commerce allemandes à Tanger, Casablanca, Fès et ailleurs. Ce qui serait sans doute intéressant de relever aussi et à propos précisément des liens que les Juifs émigrés gardaient avec leur pays d’origine c’est que l’un des négociants bénéficiant de l’appui du Sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, Abraham Sumbel, avait recommandé par testament, avant sa mort survenue au Schlesvig à la fin du XVIIIe siècle, qu’une rente annuelle soit prélevée sur l’usufruit des biens qu’il possédait dans cet État, au profit des indigents du mellah de Marrakech. Elle leur fut effectivement versée depuis lors. Elle a été suspendue en 1914 par le gouvernement français après le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

En dehors des synagogues, de quoi se compose ce patrimoine ?
Il y a à ce niveau un gros travail de repérage, d’identification et de «nomenclature» à réaliser. Pour ce qui est du bâti et de l’architecture, on peut penser aux maisons d’un certain nombre de négociants juifs opulents. Certains visiteurs étrangers en ont laissé des descriptions de grand intérêt. C’est notamment le cas de la maison des Ohana à Meknès et de celle des Corcos à Marrakech ou d’autres négociants d’envergure à Essaouira. Il y aurait peut-être lieu d’évoquer aussi les cimetières juifs. Un certain nombre d’associations s’attachent à leur entretien. Je pense, par exemple entre autres, au cimetière de Debdou – naguère l’un des hauts lieux du judaïsme et de la judéité, avec Sefrou. 
De gros efforts sont déployés pour la préservation des épitaphes et leur informatisation afin de les rendre plus facilement accessibles par Internet et faciliter les visites de ceux qui voudraient venir sur les tombes de membres de leurs familles. Cela a été réalisé, si je ne me trompe, pour le cimetière de Fès. Le patrimoine ne se limite pas à cela, bien évidemment. Il faudrait y inclure, dans le désordre, les mellahs en tant que tels, la musique, la cuisine, la mahiya, les traditions vestimentaires, le culte des saints, les hilloulot, le parler judéo-arabe et judéo-berbère, l’apport des philosophes, grammairiens, philologues et poètes juifs, le savoir-faire de leurs coreligionnaires artisans, notamment les bijoutiers, etc.

Où en est aujourd’hui la communauté juive du Maroc ?
Nos concitoyens juifs sont mieux habilités à répondre à cette question. Ils connaissent mieux qu’un historien les réalités qui sont les leurs aujourd’hui. Mais si je puis me hasarder à répondre de manière schématique, je dirais qu’ils vivent comme ils l’entendent au milieu de leurs compatriotes, qu’ils vaquent à leurs occupations, et ont les mêmes droits et les mêmes obligations que les autres citoyens. Et à propos de patrimoine précisément, ils sont au cœur des initiatives tendant à sa préservation. Avec la persévérance et la connaissance approfondie de la culture marocaine par lesquelles il se distinguait, feu Simon Lévy l’a admirablement démontré. On peut aisément imaginer l’allégresse des Juifs marocains, où qu’ils soient, lorsqu’ils ont suivi à la télévision et dans les journaux la cérémonie d’inauguration de Slat Al Fassiyine, et écouté le message royal lu à cette occasion, l’appel à la restauration de tous les temples juifs des villes du Royaume et le rappel des dispositions de la Constitution adoptée en juillet 2011, notamment ce qui a trait à l’affluent hébraïque de la culture marocaine.
Sur le plan spécifiquement scientifique et culturel, je voudrais ajouter que la dimension juive de l’histoire du Maroc et de sa culture, si on veut rester dans une actualité relativement récente, dont Le Matin s’est fait d’ailleurs l’écho, a été longuement débattue lors du colloque international organisé à Casablanca en octobre dernier par le Conseil national des droits de l’Homme dans le cadre du projet de création d’une Maison de l’Histoire du Maroc. D’ailleurs dans l’étude de faisabilité de ladite Maison actuellement en cours, il est question, bien évidemment, de cette dimension au même titre que les autres composantes constitutives du pluralisme de la société marocaine. De manière plus générale, ce qu’il faudrait sans doute souligner c’est que le rapport que le Maroc entretient avec l’affluent juif de sa culture est à méditer dans le contexte du monde d’aujourd’hui. Et c’est en partie sur la base du «cas marocain» et des spécificités des relations judéo-musulmanes dans notre pays, qu’un certain nombre de chercheurs, notamment aux États-Unis et dans leurs universités les plus prestigieuses, travaillent sur le concept de civilisation judéo-musulmane.

Farida Moha

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Mohammed Kenbib enseigne l’histoire contemporaine à l’Université Mohammed V – Rabat. Ses recherches portent sur les mutations de l’Etat et de la société au Maroc, les questions de minorités ethno – religieuses et l’histoire du Temps présent Il a été Professeur Visiteur à la Sorbonne et Senior Associate Professor à l’Université d’Oxford. Il a également enseigné aux Etats-Unis.