Médias internationaux: Une visite «historique» envoie un message d'espoir


Plus de 800 rapports et articles ont paru dans les médias du monde entier sur la visite «historique» d’une délégation internationale à Auschwitz

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                        Conférence de presse

Lundi 31 janvier 2011

 

Intervention d’Anne-Marie Revcolevschi,

Présidente du Projet Aladin

 

Je souhaite d’abord remercier le Président Wade d’être venu d’Addis-Abeba  et de ce sommet africain où les crises de la Côte d’Ivoire, de la Tunisie et de l’Egypte sont évidemment à l’ordre du jour ainsi que les propositions relatives au développement des pays d’Afrique. Merci d’avoir considéré  l’importance de notre voyage,  non pas seulement comme un voyage vers le passé mais comme un voyage pour le présent et le futur ; un voyage historique que vous présidez en ces temps où l’islamophobie rivalise avec l’antisémitisme et où l’intolérance induit une violence aveugle.

Ethiopie, Sud Soudan,  Tchad, Congo, terrorisme, génocides,  massacres.  Tant de problèmes auxquels vous êtes, nous sommes, directement confrontés.  Pourtant, votre présence à nos côtés est  peut être aussi ce temps de respiration  nécessaire, face à cette fureur  du monde où l’impuissance à résoudre les problèmes conduit parfois au découragement.

Je souhaite aussi remercier l’UNESCO  d’avoir accepté d’être notre partenaire, puisque nous partageons les mêmes principes : que la connaissance et le dialogue entre toutes les cultures doivent être fondés sur des valeurs de respect et de paix. 

Merci aussi  évidemment à la Mairie de Paris, parce que l’engagement de la Mairie de Paris, et  votre engagement  personnel, cher Bertrand Delanoë, pour la transmission de l’histoire et de la mémoire de la Shoah, est exemplaire et que nous partageons cette même foi dans le dialogue  des  cultures et le respect de chacune d’entre elles. D’ailleurs,  je me réjouis qu’Anne Hidalgo soit  membre de notre  Conseil d’Administration (10 femmes, 10 hommes),  et qu’elle ait  entrepris certaines initiatives de rapprochement des cultures dans notre pays, dans le même esprit que celui que nous défendons, nous, au plan international.

Merci aussi à tous ceux qui sont présents dans cette salle  et qui partiront demain avec nous :   je veux saluer nos parrains, nos amis, nos administrateurs,

Monsieur Ely Ould Mohamed Vall, ancien Président de la République de Mauritanie ;

Monsieur André Azoulay, président de la Fondation Anna Lindh ;

Monsieur Ilber Ortayli, historien et président du Musée Topkapi d’Istanbul ;

Monsieur Bakhtiar Amin, ancien ministre des Droits de l’Homme en Irak ;

Monsieur Aly El Samman, président du comité du dialogue interreligieux en Egypte, membre du Conseil d’administration du Projet Aladin ;

Madame Ndioro Ndiaye, ancien ministre de la femme et Présidente de l'Alliance pour la Migration, le Leadership et le Développement, membre de notre Conseil d’administration ;

Monsieur Habib Kazdaghli, historien et l’un des responsables du Parti Attajdid qui vient tout juste d’arriver de Tunis ;

Et Monsieur Karim Lahidji, président de la Ligue des Droits de l’Homme iranienne, vice-président de la Fédération internationale des droits de l’homme et ancien président du Barreau de Téhéran.  Il n’échappera à personne combien sa présence est importante.

Je voudrais  à présent  rappeler que ce voyage au camp d’Auschwitz-Birkenau  est organisé et financé par le Projet Aladin.  Notre délégation de plus de 200 personnalités provenant de 40 pays sur 5 continents inclut des intellectuels, historiens, écrivains, artistes et universitaires éminents, mais aussi des élus et des maires, des dirigeants religieux, des ambassadeurs et des dirigeants des institutions internationales. Leur liste figure dans les documents qui vous ont été remis.   Je viens d’apprendre que le Prince saoudien Turki Al Faisal qui devait nous rejoindre directement à Auschwitz  vient de nous informer qu’il ne pourra pas être là, en raison d’un problème de santé d’un de ses proches.

Depuis son lancement en 2009, le Projet Aladin, qui a d’autres volets à son actif  (publication de livres de référence sur la Shoah en arabe et persan, site Internet multilingue , lectures publiques, connaissance du judaïsme et de l’islam…), a  comme l’un de ses objectifs majeurs de rappeler de faire connaître la vérité et l’histoire de la Shoah, des faits et des conditions qui ont rendu possible l’extermination de la grande majorité des Juifs d’Europe. Il s’agit par là de combattre le négationnisme qui  n’est pas une simple perversion de l’esprit, mais qui sert principalement à délégitimer l’existence de l’Etat d’Israël. Il s’agit aussi de refuser tous les amalgames et la banalisation de la Shoah. La Shoah n’a pas été une guerre ou un massacre ordinaire : il s’agit d’un génocide ; et parmi les génocides qui se sont déroulés avant ou après, le génocide des Juifs par les nazis et leurs complices européens, par son ampleur, ses moyens, et l’idéologie qui l’a perpétré, est le point limite qu’a atteint l’humanité, qui a remis en cause la notion même d’humanité.

A partir de la vérité historique, nous visons également à susciter une réflexion et un engagement éthique : développer des valeurs de respect de l’autre, le rejet de toute forme de discrimination et de mépris, en défendant et en inculquant des valeurs de générosité, de justice et de paix. L’éducation, la transmission de la connaissance dans la langue de l’autre, le respect de la culture d’autrui, sont au cœur de nos initiatives.

Après la diffusion de la connaissance que d’ailleurs, nous poursuivons,  et nous étions il y a un an exactement dans les centres culturels français de dix villes du monde arabo musulman  pour lire Primo Levi, nous avons donc considéré, cette fois, qu’il était  important d’inviter nos interlocuteurs à venir et à se rendre à Auschwitz.

Mais ce voyage n’est pas pour nous, un voyage de commémoration.  

Il ne s’agit pas non plus d’accomplir un devoir de mémoire.

C’est un voyage dont l’objectif est toujours le même : transmettre et faire comprendre la nature de l’extermination, sur le lieu même où le crime a été perpétré. Se rendre sur le site d’Auschwitz-Birkenau permet de comprendre autrement ce qu’on a lu, appris, écouté. Comprendre quoi ? La différence entre la déportation et l’extermination. Entre une guerre et un génocide.

Il s’agit de se confronter avec la réalité de l’abomination, son ampleur, sa nature.

Mais Auschwitz Birkenau est aussi un lieu où la réflexion sur soi, sur le monde, sur la politique, sur l’éthique, est très particulière.   Dans ce lieu de désolation, de mort, chacun se trouve face à lui-même, sans faux semblants, face à ses responsabilités et à ses engagements possibles. Ce lieu exige de nous, paradoxalement, de s’efforcer à vivre pleinement et courageusement.

Nous avons alors composé cette délégation avec attention. Notre démarche n’avait pas de couleur nationale, religieuse, politique. Ce voyage réunit, en effet, des hommes et des femmes rassemblés par leur humanité, leur confiance en l’homme, leur lucidité et la conscience  de  leur responsabilité dans la marche du monde.

En même temps, nous avons choisi de privilégier des représentants du monde arabo-musulman.  La raison en est évidente. Parce que c’est de certains de ces pays que viennent essentiellement les discours  et les documents qui véhiculent le négationnisme, la haine, l’antisémitisme.

Or dans ces pays, il existe aussi des courants  et des personnes qui ne se reconnaissent pas dans ces déferlements de haine, et nous pensons que le moment est venu de  les rassembler  et  de faire entendre leur voix. La liste des participants a donc été établie avec nos partenaires, l’UNESCO et la Mairie de Paris, afin d’inviter des personnes très différentes mais qui toutes, partagent les mêmes valeurs, les mêmes aspirations.

Le problème, c’est que notre voyage  est  très court,  une  journée, suffisante pourtant, je pense,   pour simplement  voir et comprendre ce qui s’est passé ;  nous ne serons pas  nombreux et nous pourrons interroger les survivants qui nous accompagneront ; venus d’horizons si différents, nous vivrons là-bas, le temps de quelques heures,  une expérience de la fraternité humaine là où elle a été ultimement niée. Et nous espérons ensuite poursuivre ce travail dans l’enseignement de cette page d’histoire.

Evidemment, l’actualité a eu des conséquences sur notre voyage. Nos amis Egyptiens ne  sont pas avec nous. Le Dr Aly El Samman, ici présent, membre de notre CA, part demain pour le Caire et le Dr Tarek Heggy ne peut pas arriver. La plupart de nos amis Tunisiens et algériens sont également retenus. L’Ayatollah iranien Dibaji est retenu au Koweït.  

En fait, ceux qui, malgré les évènements  et les urgences de l’actualité, ont maintenu leur présence,  semblent avoir compris que leur présence marque que  nous  sommes ici dans le temps long de l’histoire et de ses leçons, le rejet des nationalismes et des régimes totalitaires et racistes. Et je les remercie d’avoir pris le risque, au nom de la vérité et par respect pour l’idée que nous nous faisons de  chacun, d’être venus pour ce voyage vers une contrée qui leur est a priori tellement étrangère.

J’aimerais dire  aussi que nous sommes évidemment solidaires des peuples de ces pays et que nous espérons que leurs aspirations vers la démocratie  seront remplies. Je voudrais, en particulier saluer la présence d’Habib Kazdaghli  qui a tenu à être là, et que vous pourrez  aussi interroger sur la situation en Tunisie, comme vous pourrez aussi interroger le représentant algérien du RCD. En même temps, j’aimerais ajouter combien j’espère que ces désirs légitimes de démocratie, de justice, et de liberté  ne seront pas détournés et entrainés vers d’autres formes de totalitarismes.

Je me suis aussi évidemment demandé si ce voyage vers le passé ne serait pas décalé, au milieu de cette soudaine actualité. En fait, je ne le pense pas. Je pense même qu’il est au contraire  au cœur de l’actualité.

Quand tout s’emballe et peut aller soit à la dérive, soit vers la paix, Auschwitz-Birkenau est un curseur sur la toise du temps long de l’Histoire : c’est le garde-fou qui rappelle vers quoi la haine, la violence, l’extrémisme  et le fascisme conduisent.

Quand le monde va mal, quand de sommets économiques en crises financières et alimentaires, nous  naviguons tant bien que mal, quand nous sommes face à des  régimes qui musèlent les libertés et  édifient des sociétés d’intolérance, d’inégalités, de pauvreté indécentes,  et cèdent aux fanatismes, je pense que ce voyage à Auschwitz, en quelque sorte, recale les priorités : il permet de s’extraire de la fureur du monde pour en quelque sorte se mettre sur pause. Pause.  

Extrémisme ou fraternité ?

Respect d’autrui ou domination, répression et ordre ?

Ce voyage n’est pas hors du temps, il prend son sens justement parce que nous sommes dans ce temps très particulier, ramenés aux fondamentaux : le pain  mais aussi le respect, la justice, la fraternité. Le besoin de dignité et de vérité.