Longtemps, le réalisateur de « Shoah » a tenu « la mort pour un scandale ». Mais elle l'a emporté, jeudi matin, à Paris. Il avait 92 ans.

« Cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas », déclarait Claude Lanzmann. Longtemps, le cinéaste, écrivain, journaliste et résistant a tenu « la mort pour un scandale ». Mais elle l'a emporté, jeudi matin, à Paris. Il avait 92 ans.

Point d'orgue de son oeuvre, « Shoah », ce film documentaire de 9 heures 30 minutes « sur la mise à mort d'un peuple », sorti en 1985, a été récompensé dans le monde entier et vu par plus de 60 millions de spectateurs.

Durant douze ans de tournage, le cinéaste a suivi, pas à pas, les traces du génocide des juifs par les nazis, donnant la parole aux survivants et aux témoins de camps d'extermination. «  Claude Lanzmann a marqué les siècles et l'Histoire du peuple juif avec ses oeuvres, a tweeté Ariel Goldmann, président de la Fondation du judaïsme français. Un géant nous quitte. »

« J'ai tout revécu au présent »

« Shoah, il a fallu trouver le sujet, ce n'était pas évident. Je l'ai trouvé à partir de mes obsessions. J'ai énormément lu, travaillé, enquêté. [...] La Pologne a été le détonateur qui a tout fait exploser. J'ai tout revécu au présent. J'ai été porté par une force énorme », avait confié aux « Echos » cet ancien journaliste, infatigable défenseur d'Israël, au moment de la publication de ses Mémoires, « Le Lièvre de Patagonie » en 2009, chez Gallimard.

Son premier film ? « Pourquoi Israël », en 1972. Puis c'est l'épopée de « Shoah », réalisée sans aucune image d'archives, quitte à épuiser ses équipes. Parmi elles, Dominique Chapuis, qui mettait au point, les caméras cachées pour filmer d'anciens nazis. Puis, il y aura, « Tsahal », sur l'armée israélienne, en 1994, « Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures » et bien d'autres, qui ont été réalisés à partir des quelque 340 heures de prises de vues non utilisées pour « Shoah ». A l'instar de son dernier long-métrage « Les Quatre Soeurs », sorti mercredi en salles.

« Un lion »

« Claude Lanzmann était un lion. Un de ces êtres rares, profondément courageux, qui savent se battre sans compromis pour ce qui est juste, témoigne Leah Pisar, présidente du Projet Aladin, l'organisation qui a fait traduire « Shoah » en turc, en arabe et en persan pour être diffusé à la télévision nationale turque et en Iran. Il croyait en la mission du Projet Aladin, dont il était administrateur : enseigner les leçons de la Shoah ; se battre contre l'oubli et le déni, faire parler les témoins et construire des ponts entre juifs et musulmans. »

Une mère bègue pour échapper aux pogroms

Ce petit-fils d'immigrés juifs biélorusses, né le 27 novembre 1925 à Bois-Colombes, dans les Hauts-de-Seine, n'a cessé d'éveiller les consciences. Dès le lycée Condorcet de Paris, il a été confronté à l'antisémitisme.

Sa mère, juive, athée, fantasque, antiquaire, amie de Cocteau et de Max Jacob, compagne d'un poète serbe était bègue, car, raconte-t-il, en 1903, à l'âge de 3 mois, on l'avait étouffée avec un oreiller pour lui permettre d'embarquer clandestinement sur un bateau d'Odessa vers Marseille afin d'échapper aux pogroms.

Entré dans la résistance à 18 ans 

En 1940, son père, résistant, décorateur, divorcé et fauché, l'emmène à Brioude, en Auvergne, avec son frère cadet, Jacques, célèbre parolier pour Jacques Dutronc ou encore Johnny Hallyday, et sa soeur, Evelyne (qui, devenue actrice, mettra fin à ses jours en novembre 1946). Là, Armand Lanzmann entraîne ses enfants à disparaître sans laisser de traces, simulant des rafles.

A 18 ans, Claude s'engage dans la Résistance, rejoignant le maquis. Avant de partir, après la guerre, étudier la philosophie outre-Rhin à Tübingen : l'intellectuel deviendra lecteur de littérature française et de philosophie à l'Université libre de Berlin. De retour à Paris, il gagnera sa vie comme « rewriter » dans des journaux de Pierre Lazareff, dont « France Dimanche » ou « France-Soir ».

Sartre et de Beauvoir

Ce séducteur, à la stature imposante, massive, aux traits burinés, devient bientôt le compagnon de route de Jean-Paul Sartre, qu'il rencontre en 1952 et dont il a dévoré « Réflexions sur la question juive ». « Je me sentais littéralement revivre à chacune de ses lignes ou, pour être plus précis, autorisé à vivre », avait déclaré Claude Lanzmann, de sa voix posée, caverneuse.

Il deviendra un ami du couple, entrant au comité de rédaction de la revue « Les Temps modernes », que le duo a fondée. Surtout, Claude Lanzmann vivra pendant sept ans une histoire d'amour avec Simone de Beauvoir de 17 ans son aînée. « J'ai aimé aussitôt le voile de sa voix, ses yeux bleus, la pureté de son visage et plus encore celle de ses narines », écrit, dans ses Mémoires, le seul homme avec lequel la philosophe féministe aura habité. En 1986, après le décès de Simone de Beauvoir, ce passeur de mémoire dirigera la prestigieuse revue.

Séjours en Corée du Nord 

Jamais dans la demi-mesure, cet intellectuel aimait les femmes, la viande rouge, le Chivas, les bons bordeaux, les honneurs, Kurosawa et Tarantino. Il ne souffrait pas d'entraves. Il était athée, républicain et libertaire.

Dans les années 1960, après un séjour en Corée du Nord, il s'est engagé dans les luttes anticolonialistes, puis a dénoncé la répression en Algérie.

« Une perte énorme pour l'humanité » a réagi le gouvernement israélien 

Claude Lanzmann « a redonné une voix aux millions de juifs exterminés par les nazis et a fait découvrir l'immensité de cette tragédie au monde. Son décès est une perte énorme pour l'humanité », a affirmé jeudi le porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères, Emmanuel Nahshon. Le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, a salué la mémoire du réalisateur, estimant que « Shoah » avait permis une « réconciliation ».

L'homme au caractère téméraire, voire trompe-la-mort, aura mené son existence tambour battant. Il a été marié avec la comédienne Judith Magre, avant de divorcer puis de se remarier deux fois. Il avait été profondément meurtri par la mort, en 2017, de son fils Félix, victime d'un cancer à 23 ans.

« Claude nous manquera, mais nous continuerons à porter haut sa flamme et à tenter, avec humilité, de faire écho à son courage », a déclaré, jeudi, aux « Echos », Leah Pisar.