Le Projet Aladin au 16ème rendez-vous de l'Histoire de Blois


Les Rendez-Vous de l’Histoire organisés chaque année à Blois depuis 1998 sont devenus un événement incontournable pour tous les passionnés d’histoire et pour les enseignants de cette discipline.

En préambule au projet de formation qu’il souhaite développer avec le ministère de l’éducation nationale, le Projet Aladin a tenu à participer à ces journées : dans le cadre des rencontres pédagogiques plus particulièrement destinées aux enseignants, il a organisé, le samedi 12 octobre 2013, sur le thème « Combattre le racisme et l’antisémitisme à l’école », une table ronde centrée sur l’histoire des relations judéo-musulmanes en Afrique du Nord, de la période coloniale à la décolonisation et à l’immigration, qui a rassemblé un public d’une centaine de personnes autour d’éminents universitaires français et étrangers.

A travers l’histoire de la coexistence séculaire des Juifs et des Musulmans au Maghreb et de leur immigration de l’autre côté de la Méditerranée, cette table ronde avait pour objectif de mettre à jour ce qui sépare, mais aussi ce qui rapproche ces deux communautés, et, grâce au débat avec la salle, de faire réfléchir à l’usage possible de ces savoirs face aux tensions intercommunautaires dans les établissements scolaires. 

Dans son exposé introductif, Anne-Marie Revcolevschi, Présidente du Projet Aladin, rappela la nécessité et l’urgence de proposer des réponses à la montée des extrémismes, de l’antisémitisme et de l’islamophobie, en soulignant qu’il s’agissait là d’un sujet au cœur de priorités du Projet Aladin.

Michel Abitbol, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, livra un éclairage historique d’ensemble sur les relations judéo-musulmanes en Afrique du Nord dans une des périodes les plus critiques de leur coexistence.

Jamaâ Baïda, professeur d’histoire contemporaine, directeur des Archives du Maroc, aborda ensuite plus particulièrement les relations des Juifs et des Musulmans au Maroc et brossa un tableau de la situation entre les deux guerres. Mettant l’accent sur les causes de l’éloignement des uns par rapport aux autres, mais aussi sur les niches d’interactions et de solidarité entre ces deux populations, maintenues malgré les aléas du régime colonial, il conclut sur le rôle réconciliateur de l’histoire, « une histoire plurielle, car l’Histoire avec un grand H, même au singulier, est toujours plurielle ».

Doyen de la Faculté des Lettres de l’université de Tunis-Manouba, le professeur Habib Kazdaghli, évoquant la récente agression perpétrée contre une école juive de Djerba, souligna les risques d’amnésie collective liée à la quasi disparition de la population juive en Tunisie – désormais réduite à 1 500 personnes – et la mission assignée aux historiens de mettre en lumière la diversité politique et culturelle de cette communauté dans le passé.

Lucette Valensi, directrice d’études émérite à l’EHESS, développa enfin le cas de l’Algérie. Dans un focus rapide sur le passé, elle mit en lumière les caractéristiques de la coexistence entre Juifs et Musulmans dans ce pays, marquées à la fois par le mépris du Juif en tant que catégorie et par le voisinage et la familiarité entre individus, puis les étapes d’une séparation et d’une divergence progressive, depuis le décret Crémieux jusqu’au pogrom de Constantine en 1934, à la répression des manifestations musulmanes de 1945 et au déclenchement de la guerre d’indépendance à partir de 1954, entraînant le départ en masse de la communauté juive – même s’il faut souligner la participation de certains d’entre eux à ce mouvement national.

Apportant dans un second volet de la table ronde le point de vue du démographe sur la question de l’immigration, Hervé Le Bras, directeur d’études à l’INED, tint à bousculer certaines idées reçues. D’une part, sur la montée de l’intolérance vis-à-vis de l’étranger : paradoxalement, elle n’est pas le fait de ceux qui, dans les zones urbaines ou de la première périphérie des villes, sont en contact permanent avec les immigrés, mais se développe dans des milieux ruraux qui en sont le plus éloignés. Le rejet de l’étranger devient ainsi purement idéologique, ce qui représente un réel danger. D’autre part, l’immigration est devenue une donnée constituante de la France et le profil des nouveaux arrivants s’est profondément transformé par rapport à celui des années 1950 et 1960. Enfin, du fait de l’adhésion au modèle méritocratique français et d’une tension vers la réussite de leurs parents, la réussite scolaire des enfants d’immigrés de la seconde et troisième génération se révèle supérieure, à catégorie socio-professionnelle équivalente, à celle des enfants issus de familles françaises « de souche ». Les enfants d’immigrés du Maghreb se trouveraient ainsi dans une situation comparable à celle des Juifs de France au XVIIè et XVIIIè siècles.

Terminant son propos de manière nuancée, Hervé Le Bras souligna que « quand on regarde les questions d’immigration, on a toutes les raisons d’être optimiste. Mais le problème, c’est qu’il y a une perception de ces questions totalement déformée ». La rhétorique de l’invasion, la rhétorique de la misère, sans parler de la rhétorique biologique, sont très dangereuses, et « combler le fossé entre la réalité et l’idéologie, la représentation des migrations,  est quelque chose de très difficile ».

Pour conclure ces exposés, Jean-Pierre Obin, inspecteur général de l’éducation nationale honoraire, après avoir confirmé le constat d’une montée des confrontations interreligieuses et interethniques dans les établissements scolaires, s’interrogea sur la capacité de l’école de la République à combattre par la connaissance les phénomènes d’intolérance.

Les nombreuses questions de l’auditoire alimentèrent un débat nourri, conclu par l’intervention de Fatiha Benatsou, secrétaire générale du Projet Aladin, qui rappela les actions engagées par l’Etat, et en particulier par l’éducation nationale, en faveur des jeunes issus de l’immigration.