Habib Kazdaghli s'exprime sur les sujets d'actualité en Tunisie


03/03/2013

-Le Temps : on voudrait bien que vous nous édifiez un peu sur les colloques portant sur les valeurs universitaires qui se sont tenus le weekend dernier.

-Mr Habib Kazdaghli : la semaine dernière se sont tenus deux colloques pour dire que la faculté de la Manouba n’est pas seulement le lieu des tensions et que son rôle naturel est celui de la réflexion, de la production, de la rénovation du savoir. Le premier colloque était organisé avec le groupe de recherches de Kassel qui a travaillé avec un groupe de notre faculté dans un atelier de trois jours sur la culture de la mémoire. Ce travail s’insère dans le cadre d’une coopération tuniso-allemande s’étalant sur trois ans. L’équipe tunisienne est dirigée par le collègue Khaled Chaâbane du département d’Allemand. Ensuite, il y a eu, les 21 et 22 février, un grand colloque international autour du thème « université et nation » et avec la présence de collègues des Etats Unis, de la Grande Bretagne, de la Turquie, de la France, d’Egypte, de la Libye, de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie bien entendu. La réflexion a porté sur la place de l’université dans les sociétés en mutation partant du cas tunisien et des pressions exercées, l’année dernière, sur ce lieu du savoir qu’est la faculté de la Manouba.

Les associations universitaires proposent des amendements précis de l’article 34 relatif aux libertés académiques

-Y a-t-il des décisions pratiques qui ont été prises dans le cadre de ces colloques en faveur des universités?

-Des rapports ont été présentés sur les cas libyen et égyptien où il était question de savoir comment se placent aujourd’hui les universités. Et là, nous avons remarqué des ressemblances, c’est-à-dire que ces universités qui étaient placées sous le pouvoir autoritaire subissent, aujourd’hui, des pressions au nom de la religion, ce qui pourrait mettre en cause leur rôle comme lieu de liberté alors qu’elles devaient travailler sans tabous. C’est pourquoi, encore une fois, les thèmes de l’autonomie et des libertés académiques ont été analysés par plusieurs intervenants de ces différents pays. Une solidarité était exprimée et un nouvel appel était lancé à l’adresse des autorités qui sont en train de mettre en place les nouveaux textes dont notamment celui de la constitution pour que celle-ci stipule d’une manière claire la nécessité du respect de l’autonomie de l’université et des libertés académiques. Donc, il y a eu des demandes sur la base d’un rapport d’une intervention faite par le doyen Fadhel Moussa, député constituant qui nous a présenté l’état actuel de la question des libertés académiques tel qu’elles figurent dans le brouillon de la constitution. De leur côté, les associations universitaires qui défendent les valeurs académiques ont proposé des amendements précis de l’article 34 relatif aux libertés académiques, car, bien que la nouvelle constitution marque une nette évolution par rapport à celle de 1959, puisqu’elle en parle, leur défense claire n’est pas encore acquise dans le dernier brouillon. C’est un colloque où les collègues de différents pays et notamment l’association mondiale de défense des universitaires en danger nous ont rassurés de leur soutien en nous promettant que leurs collègues tunisiens ne seront jamais seuls dans ce combat pour la défense des libertés. Ils nous ont apporté leur soutien concernant les atteintes et les procès qui sont intentés contre des universitaires comme le doyen de la Manouba ou bien la collègue Raja Ben Slama.

-Comment évoluent les choses sur le terrain ? Et quelles sont les manifestations de ces menaces réitérées contre les libertés académiques?

-La dernière en vue c’est l’affaire du doyen qui continue depuis le 5 juillet 2011, nous sommes à la sixième audience qui aura lieu le 28 mars après interruption du délibéré, puisqu’on s’attendait à que le verdict soit prononcé le 17 janvier, mais finalement, il y a eu report. Il s’est ajouté à cela la convocation de la collègue Raja Ben Slama qui enseigne ici au département d’Arabe ; il y a eu une assemblée générale mardi dernier où les collègues ont non seulement exprimé leur solidarité à son égard, mais aussi décidé une grève d’une demie journée qui a été observée aujourd’hui ( jeudi, 28 février), le jour de sa convocation devant le juge d’instruction. Ce jour-là, les collègues se sont déplacés au palais de la justice pour exprimer leur refus, encore une fois, de cette instrumentalisation de la justice d’autant plus que cette fois-ci c’est le rapporteur général de la rédaction de la constitution, censé nous préparer un texte qui soit le garant des libertés, qui porte plainte contre notre collègue pour une affaire d’opinion, puisqu’elle n’a fait que commenter ce qui était en train de se dire concernant des propos tenus par des députés eux-mêmes. Ce jour-là, le député Mourad Amdouni nous a dit que ces accusations ont été formulées suite aux changements apportés par le rapporteur général. On se demande quel serait le rôle de l’intellectuel s’il n’assume pas sa fonction critique à moins qu’on ne veuille faire de lui un autre propagandiste. Donc, son rôle est de critiquer ce qu’il voit et espérons que la dernière mouture de la constitution sera la meilleure grâce aux amendements qui seront apportés non seulement par les députés, mais également par les citoyens, par la société citoyenne. Je pense que ce qu’a fait Raja s’insère dans ce cadre-là, celui de la liberté d’opinion. On peut ne pas être d’accord avec elle, cependant, cela ne devait pas lui ôter son droit de s’exprimer comme elle l’entend.

Le rôle d’un intellectuel ce n’est pas de faire de la propagande politique mais de critiquer tout ce qu’il voit

-Quel est, selon vous, l’impact de cette mesure judiciaire sur la vie universitaire ?

Ce procès qui lui est fait est un mauvais message, il ne présage rien de bon, ce qui est grave et inquiétant, car cela intervient à l’heure où l’assassinat du martyr de la patrie, Chokri Belaïd, vient résonner comme une sonnette d’alarme pour nous réveiller tous indépendamment de la place que nous occupons et de notre positionnement. Le maître mot de la phase actuelle doit être plus de liberté, plus de respect des opinions qu’elles soient en notre faveur ou en notre défaveur. Nous condamnons fermement cette nouvelle tentative d’instrumentalisation de la justice en dépit du changement du mandat d’amener notre collègue par une simple convocation. Cette commutation demeure un signe négatif, étant donné qu’elle est convoquée pour le 5 avril qui est le dernier mois de l’année universitaire et peut-être que les collègues vont exprimer à nouveau leur solidarité avec Raja par une nouvelle grève. Tout cela n’entre pas dans le sens de l’apaisement, il va y avoir encore de la perturbation. Et personnellement, je serai le premier à comprendre que les collègues empruntent une telle démarche, car c’est normal qu’à chaque fois qu’il y a atteinte aux libertés, des gens de l’autre bord viennent les défendre. Et avant cette date, il va y avoir, le 28 mars, la nouvelle audience pour l’affaire du doyen qui coïncide avec la tenue, dans notre pays, du forum social mondial, un forum dont la tenue chez nous était impensable avant le 14 Janvier. Il est à craindre qu’il ne soit annulé comme c’était le cas du congrès international des droits de l’homme qui devait se tenir en Tunisie et qui n’a pu avoir lieu à cause de la fragilité de la situation et la tension qui sévissait. J’espère que le forum sera maintenu, toutefois cela reste tributaire des messages positifs qu’on est tenu de transmettre à l’étranger en œuvrant à présenter notre pays comme le foyer de la liberté et de la dignité. Nous exprimons notre indignation contre ces menaces qui sont en train de toucher l’élite, les les journalistes, les créateurs, les universitaires, les artistes… avant de mettre une chape de ciment sur toute la société. C’est le propre de toutes les dictatures naissantes et galopantes qui commencent toujours par museler les intellectuels et finissent par nous installer dans la peur, c’est sa méthode d’encadrer l’ensemble de la société.

Ces procès qu’on fait aux universitaires dénotent une volonté de les museler et de faire d’eux des complices du pouvoir

-Pensez-vous que ce qui se passe actuellement à la faculté des sciences de Tunis soit un prélude du scénario que vous avez connu vous-même l’année dernière ici, à la Manouba ?

- C’est de la même manière qu’ont commencé les choses l’année dernière. Je viens d’apprendre qu’un sit-in est observé dans cette faculté. Sur la photo affichée sur les colonnes d’un journal, apparaissent des barbus qui réclament le droit des filles de porter le nikab dans l’enceinte universitaire. Bien que je respecte la liberté d’habillement, je persiste à considérer que cet habit est une régression civilisationnelle comme je l’ai exprimé à maintes reprises. Pour revenir à l’image, je dirai qu’elle est vraiment symptomatique, ces barbus se disent protecteurs des femmes qu’ils instrumentalisent encore une fois et qu’ils invitent à se couper du monde et de la vie par l’habit et l’esprit. Ils veulent les détourner de leur rôle social et oublient que ce pays-là c’est celui de Tahar Haddad et de Bourguiba, où la femme est émancipée depuis belles lurettes et demande davantage de liberté. Pour nous, la question du nikab est classée, nous exigeons que les étudiantes se présentent à visage découvert durant les séances de cours et pendant les examens et les soutenances. C’est notre règlement intérieur auquel doivent souscrire tous les étudiants et s’engager à respecter sous peine de sanction.

-Est-ce que vous avez remarqué des signes avant-coureurs du retour du nikab dans votre université ?

-Pour le moment, non ! Excepté le renvoi définitif d’une étudiante inscrite en 1ère année Arabe, accusée d’entraver le déroulement normal des cours par le port du nikab (voir notre article du 29 novembre), la situation est normale. Les examens de janvier se sont bien déroulés, puisque nous avons enregistré seulement deux cas de violation du règlement intérieur commise par deux filles, l’une est en 1ère année géographie, l’autre en 2ème année Allemand. La difficulté était tout de suite dépassée, étant donné que toutes les deux ont accepté de se dévoiler pendant les examens. Ceci dit, nous avons d’autres tensions, d’autres usurpations à la loi par des groupes qui sont, paraît-il, proches du parti au pouvoir. Ils occupent, de temps en temps, la scène et font du tapage en insultant le doyen et en essayant d’envenimper l’ambiance. Nous leur avons soumis un questionnaire d’autant plus que nous avons remarqué qu’ils se faisaient, souvent, accompagner de personnes étrangères à la faculté. Au cours de la semaine qui vient de s’écouler, un groupe de ces étudiants ont fait irruption dans la salle 153 du département d’Arabe pour tenir un congrès d’une organisation inconnue et sans autorisation préalable de la part de l’administration. Il s’agit du même groupe qui s’est distingué ces jours-ci par ses écarts de conduite et ses provocations et qui a tenté de tenir une assemblée générale en vue de mener une campagne politique partisane qui n’a rien à voir avec les activités syndicales et culturelles, les seules autorisées par le règlement intérieur. On leur a envoyé des convocations pour comparaître devant le conseil de discipline. Pour le moment, nous sommes en phase d’observation de ce phénomène. Nous respectons la liberté d’expression à condition, toutefois, que cela ne se transforme pas en propagande politique ou religieuse pour n’importe quel parti.

-Y a-t-il des Salafistes parmi ces groupes ?

-Je précise qu’il ne s’agit pas des groupes salafistes de l’année précédente avec lesquels nous avons pu trouver un terrain d’entente, j’ai accepté de leur donner accès au courant électrique comme on le donne à des voisins dans une fête de mariage, à chaque fois qu’ils tiennent ce qu’ils appellent des camps de prédication en dehors de la faculté. S’ils revenaient à leurs anciennes pratiques et qu’ils fassent de la propagande religieuse, la faculté ne les laissera pas faire, elle s’opposera énergiquement à leur tentative comme elle barrera la route à tout groupe essayant de faire de la propagande politique directe. Nous appliquerons le règlement intérieur rigoureusement à l’encontre de tous les réfractaires à la loi quelque soit leur appartenance idéologique ou politique.

Des groupes d’étudiants proches du parti au pouvoir essayent d’envenimer l’ambiance par leurs provocations incessantes

-Est-ce que la fièvre de la fameuse dance du « Harlem Shake » s’est emparée de vos étudiants?

-J’ai su que les institutions mitoyennes, l’IPSI et l’ISAMM, étaient le théâtre de ce spectacle. En ce qui concerne notre faculté, je n’ai encore reçu aucune demande. Si un groupe d’étudiants souhaitait organiser ce spectacle d’expression artistique et culturelle en respectant la procédure, bien entendu, je ne vois, sincèrement aucun inconvénient pour lui accorder mon avis favorable. Donc, notre seule et unique condition c’est qu’on soit informé, parce qu’à chaque fois qu’une telle demande est présentée, j’essaye d’en informer les autres groupes d’étudiants, les clubs et le syndicat en leur disant que telle activité va avoir lieu. Et à partir du moment où nous donnons l’autorisation, nous devons la protéger, ce qui veut dire que toute attaque à l’activité permise est, en fait, une atteinte à la faculté. L’espace universitaire n’est pas conçu seulement pour les études mais aussi pour les activités récréatives, notre faculté, par exemple, abrite des clubs de musique et de théâtre et une salle polyvalente va voir le jour très prochainement où il y aura entre autres activités la dance, cette expression corporelle artistique par excellence.

-Comment vous jugez cette polémique provoquée autour du « Harlem Shake » ?

-Elle n’a pas lieu d’être, la question relève d’établissements scolaires dotés de directions habilitées à veiller à leur bon fonctionnement. Ceci dit, l’autorité de tutelle n’a pas à s’immiscer dans les affaires internes des lycées, son intervention devait consister à protéger et à valider les décisions émanant des proviseurs. En agissant de la sorte, le ministère de l’éducation s’est trouvé en porte-à-faux, il s’est engouffré davantage dans le gouffre qu’il a lui-même creusé à cause de la politique de deux poids, deux mesures. En effet, on ne l’a jamais vu broncher chaque fois qu’il était question de défendre l’école contre le fléau de la drogue qui la mine, contre les extrémistes qui multiplient leurs menaces contre nos enfants qu’il prétend protéger et dont le dernier crime en date est celui perpétré contre deux jeunes lycéens à « Regueb » pour avoir dénoncé, sur une chaîne de télévision, la violence et la terreur que ces fanatiques ont exercées à l’encontre des élèves qui ont pris part au « Harlem Shake ». Où est Mr le ministre? Pourquoi il ne s’est pas manifesté? Visiblement, il agit en fonction des aléas et des postes à pourvoir, puisqu’il n’a élevé la voix pour formuler des critiques à l’endroit de ses associés que lorsqu’il s’est senti menacé de la perte de son portefeuille avec l’initiative de Jebali, mais il a suffi que ce nuage se dissipe pour qu’il retrouve sa sagesse de toujours. Le « Harlem Shake » est un phénomène de jeunes qu’il ne faut pas sortir de son contexte.

-Comment vous répondez à ceux qui soutiennent que ce que font nos élèves est un déracinement ?

-Ces jeunes sont frustrés par la situation dramatique qui sévit dans le pays et veulent se défouler pour se soulager un peu, pour essayer d’oublier ne serait-ce que l’espace d’un weekend leurs soucis et leurs souffrances. A travers cette dance, nos jeunes transmettent des messages à l’autorité de tutelle, ils développent une vision de l’école qui rompt avec l’ambiance morne qui y règne. Ils veulent faire de l’espace scolaire un cadre agréable, un endroit récréatif qui serait propice à l’apprentissage. Par leur geste artistique, nos jeunes font face aux tentatives réitérées qui essayent de porter atteinte à l’art, aux libertés et au mode de vie tunisien. Ils en ont assez d’être exclus de la sphère politique d’autant plus que leur exclusion dure depuis l’ancien régime où ils étaient cantonnés dans le sport, ils se manifestent pour crier haut et fort leur détresse. Ce qu’ils font c’est un hymne à la vie et non pas un hymne à la mort comme celui prôné par les amateurs de l’enfer syrien et malien à l’instar de « Rahma » et compagnie. Abstraction faite de tout cela, les élèves n’ont pas entravé le fonctionnement de l’établissement scolaire comme on l’a prétendu, étant donné qu’ils ont organisé leur manifestation le samedi après-midi. Ils auraient très bien pu fêter cela dans une boîte de nuit, leur choix de l’espace scolaire traduit l’innocence de leur acte et leur intention de bien faire. Au lieu de traiter la question disciplinaire qui reste, comme je l’ai souligné, du ressort de la direction locale, l’autorité de tutelle a déplacé le débat sur le terrain moral pour faire d’un contexte un prétexte. En choisissant ce camp, le ministère de l’éducation perd la bataille contre nos jeunes qui en sortent vainqueurs par leur adhésion à l’universel.

Nos jeunes développent une conception positive de l’école et s’inscrivent dans l’universalité

-On a appris que vous allez rendre hommage à la mémoire du martyr Chokri Belaïd. On voudrait savoir en quoi consiste cet hommage.

-Lors du dernier conseil scientifique élargi et en présence des représentants des syndicats des étudiants, des fonctionnaires, des ouvriers et des collègues, et compte tenu de la demande qui émanait de l’assemblée générale qui s’est tenue juste au moment où nous avons appris l’assassinat, nous avons pris la décision de réserver un lieu pour commémorer la lutte de Chokri Belaïd qui est devenu un symbole national, le symbole de la lutte pour la liberté et la justice sociale. Nous avons également décidé d’organiser une cérémonie à l’occasion du premier mois de son assassinat qui correspondra à la commémoration de la première année de l’atteinte portée au drapeau national le 7 mars où l’ensemble des composantes de la faculté seront là pour célébrer ces deux grands événements. J’espère que Madame Besma Belaïd sera présente à cette cérémonie où l’espace central aménagé pour les réunions des étudiants sera nommé « Place Chokri Belaïd ».

Faouzi KSIBI