La Shoah nous parle d’aujourd'hui et de demain


Le Jour de la Shoah est le jour anniversaire du Soulèvement du Ghetto de Varsovie, quand des Juifs mal armés ont résisté face à une brigade blindée nazie

Le Jour de la Shoah tombe sur l'anniversaire de l’héroïque soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943, quand une brigade blindée SS en train de conduire la population vers les camps de la mort, a payé un lourd et sanglant tribut pendant des semaines entre les mains de combattants juifs armés de cocktails Molotov. Le 27 janvier, le jour désigné pour cette commémoration par l'Assemblée générale des Nations Unies, c'est l'anniversaire de la libération d'Auschwitz par les troupes russes en 1945. Ces deux dates reflètent une perception évolutive de l'Holocauste dans notre monde enflammé de l’après 11 Septembre, de juif uniquement, à catastrophe universelle.

En tant que survivant d'Auschwitz, et aujourd’hui ambassadeur honoraire et Envoyé spécial de l'UNESCO pour l'enseignement de l'Holocauste, je participe aux commémorations de cette tragédie avec les Juifs de Turquie - un pays qui les a accueilli et les a protégés de l'Inquisition espagnole à la «solution finale» de Hitler. Ma mission n'est pas seulement de me lamenter et d'honorer les victimes, mais aussi d'alerter les dirigeants du monde et le grand public des nouvelles catastrophes qui risquent de détruire leur monde, comme elle ont autrefois détruit le mien.

Car les cendres de l'Holocauste nous parlent du présent et de l'avenir, autant que du passé. Dans les années 1930, lorsque les bouleversements économiques et politiques sévères ont  déclenché insécurité et peur, la folie populaire s’est trouvé de diaboliques "sauveurs".

C'est ainsi que les démocraties ont péri et la chasse aux boucs émissaires a commencé. Dans les années qui ont suivi ma libération de Dachau par les GI américains, de nouveaux génocides, nettoyages ethniques et autres atrocités de masse ont confirmé que l'impensable est à nouveau possible, avec les fléaux que sont les gaz toxiques, les armes atomiques et les missiles balistiques dans les mains de nouveaux despotes et fanatiques.

Ainsi, lorsque des démagogues incendiaires aux ambitions nucléaires rouvrent nos blessures en parlant de «mythe» à propos de l’Holocauste, nous, les derniers survivants avons une obligation viscérale de témoigner que c’était à la fois une réalité horrible pour nous et un avertissement existentiel pour toute l'humanité des horreurs encore à venir. Mais nos paroles doivent être suivies par des actes, avec des politiques concrètes pour la mémoire et l'éducation afin de sensibiliser le public sur la manière dont ces massacres éclatent et comment ils peuvent être évités. Aujourd'hui, je peux attester que ce processus a commencé.

Pour la commémoration de l'Holocauste de l'an dernier je suis retourné à Auschwitz-Birkenau, à la demande du "Projet Aladin", lancé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et l'UNESCO dans le cadre de son programme pour la paix et les droits de l'homme. Certains juifs, 200 cents responsables musulmans et chrétiens de tous les continents, y compris des chefs d'Etat, des maires de grandes capitales, des grand-rabbins, des grand-muftis et des cardinaux ont aussi fait le pèlerinage.

Dans ce lieu maudit et sacré, où j'ai vu, dans mon adolescence, le fier navire de la civilisation sombrer, où toute ma famille et tous les enfants de mon école ont été anéantis, on m'a demandé de témoigner.

Entourés par les ruines ahurissantes de chambres à gaz et de fours crématoires, unis par la douleur commune et les valeurs morales, notre improbable assemblée a réussi, miraculeusement, à transcender tous les conflits raciaux, religieux et politiques et à prier ensemble le même Dieu.

Après ce moment rare de solidarité œcuménique et multiraciale, un petit groupe d'entre nous a été invité à comparaître devant la commission des affaires étrangères de la Chambre des Représentants américaine. J'y ai réaffirmé mon avertissement que si nous ne parvenons pas à dissiper l'ignorance et les distorsions concernant l'Holocauste qui sévissent dans de nombreux pays, et à nous unir contre l'antisémitisme, la xénophobie et le terrorisme en épousant les valeurs fondamentales universelles inhérentes à nos grandes religions - spirituelles et laïques -, les forces des ténèbres seront de retour et se vengeront par la ruine d’un avenir meilleur et plus sûr.

Mais je me concentre sur le potentiel important de développement du dialogue révélé par les rencontres à Paris, Auschwitz et à Washington.

Le Grand Mufti de Bosnie, le Dr Mustafa Ceric, qui était aussi avec nous, a confirmé ce potentiel avec ces mots: «Je suis venu pour voir moi-même tout le mal que des êtres humains peuvent faire à d’autres êtres humains, et dire que ceux qui nient l'Holocauste à Auschwitz ou le génocide de Srebrenica, sont eux-mêmes des génocidaires. "Certes, une hirondelle ne fait pas le printemps, mais tous ses coreligionnaires, de tous les horizons et continents, ont été aussi profondément émus par sa déclaration et choqués par la preuve palpable de la barbarie nazie que le reste d'entre nous. Il était également évident qu'ils ont été tout aussi troublés par les barbares d'aujourd'hui qui tuent et mutilent des innocents au hasard, y compris leur propre famille. Cela soulève un espoir d'une coexistence dans la tolérance entre de plus vastes majorités silencieuses qui ne se considèrent pas comme «ennemis jurés». Le "Projet Aladin" a désormais mis à disposition, en coopération avec les institutions locales, les versions turque, arabe et iranienne de livres sur l'Holocauste comme «Le Journal d'Anne Frank", des films comme «Shoah» et d'autres liens pour développer des contacts interpersonnels qui suggèrent que l'espoir est réel.

Cela suggère également que les organismes des Nations Unies, notamment l'UNESCO, chargés de hautes responsabilités, doivent veiller à ne pas être déviés de leurs fondamentaux et de leurs tâches légitimes par des escarmouches politiques ou diplomatiques d'une tout autre nature. D'autant plus dans un environnement international qui se détériore et qui nous pousse vers la croisée des chemins fatidiques: soit  le repli sur soi dans un environnement sombre avec une crise mondiale ingérable, soit aller de l'avant en s’appuyant sur de nouvelles ?,sur l'innovation et la créativité qui peuvent raviver l'enthousiasme et l'énergie des jeunes générations.

Ayant vécu dans le cadre de mon odyssée tortueuse les bas-fonds et quelques sommets de la condition humaine, j'ai appris et écrit qu'il existe un chemin sans haine et sans violence pour faire face aux défis de notre temps. Cette voie appelle à des efforts collectifs visant à libérer les ressources inépuisables de l'intelligence, de la connaissance humaine et de la compassion qui existent dans une large mesure amplement entre les peuples de chaque région, race, couleur et foi. Développées et rendues accessibles à travers les canaux précieux de l'éducation, de la science et de la culture, ces ressources peuvent nous permettre d’entrer dans une ère nouvelle de tolérance, de prospérité et de paix - avant qu'il ne soit trop tard.

Samuel Pisar, ancien ambassadeur, est avocat international à New York, Londres et Paris,  titulaire d’  un doctorat de Harvard et de la Sorbonne. Ses livres, publiés en 20 langues, comprennent notamment  « Coexistence et Commerce » et « Le sang de l’espoir ». Il est Ambassadeur honoraire et Envoyé spécial de l’UNESCO pour l’enseignement de l’Holocauste.