La France dans l’œil du cyclone moyen-oriental


20/12/2017

par Joël Ruet

Joël Ruet est économiste, chercheur CNRS au CEPN (Centre d'économie de Paris-Nord) et associé au programme Gouvernance mondiale de l'Iddri. Il a enseigné à l'École des Mines de Paris, à HEC-Paris, à l’université Jawaharlal Nehru (New Delhi, Inde) et à l'université Rennes II. Joël Ruet a fondé l'Observatoire des émergents qu'il préside aujourd'hui.

Après l’annonce de Trump d’y déplacer son ambassade, le mur de l’œil est plus que jamais à Jérusalem ; l’onde de choc s’est instantanément propagée à Istanbul qui accueillait en urgence un sommet de l’OCI –Organisation de la Coopération Islamique- qui a en retour déclaré Jérusalem Est capitale de la Palestine. Réponse normale du berger à la bergère, avec un communiqué d’ailleurs plutôt sobre. Mais, au coup de menton de Trump, répond une blitzkrieg personnelle d’Erdogan, qui s’est emparé du sommet pour se propulser en héraut de la cause musulmane.

Au nouveau mur de Jerusalem s’ajoute ainsi un choc tectonique, la quasi sortie de la Turquie de l’orbite des Etats-Unis, l’allié de toujours.

La goutte de la provocation internationale aura fait déborder le vase de la logique de puissance régionale : une Turquie éminemment concernée par la stabilisation syrienne, qui a déjà acté la prégnance sur le terrain de la solution russe et rejoint l’axe Damas-Téhéran sur ce plan, rompt ainsi frontalement avec les USA. La rencontre d’Istanbul aura aussi symboliquement marqué le ralliement de Doha puisque ce n’était pas moins que l’Emir du Qatar en personne qui était aux côtés des Présidents iranien et turc. Par contraste, le bloc Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis et Egypte, s’ils n’ont pas pu se démarquer de l’inévitable réponse diplomatique, n’auront pas voulu adouber le discours musclé de la Turquie et de ses nouveaux alliés, et se seront pour cela faits représenter à beaucoup plus bas niveau protocolaire ; le mur qui divise ouvertement le Golfe depuis l’été se manifestait aussi à Istanbul. Derrière les rodomontades d’Erdogan, ce sommet qui aurait dû être historique pour l’OCI, aura été marqué par la fracture du Golfe, et ce jusque dans le casting de ses alliés : dernier pilier de l’OCI, les Etats musulmans d’Afrique dont nombre d’entre eux sont alignés avec les Saoudiens, avaient l’utile alibi d’une réunion du G5-Sahel convoquée à Paris par l’Elysée pour être eux aussi sous-représentés à Istanbul.

D’un mur l’autre, aux zones de vent calme ? Paris où se tenait le One Planet Summit et où était convié un Sahel véritable poumon démographique de l’OCI de demain, a depuis l’éclatement au grand jour de la crise entre monarchies du Golfe mené la politique la plus équilibrée possible, même si elle n’exclut pas la fermeté. Visites alternées aux uns et aux autres, garanties de coopérations culturelles, économiques et de fournitures militaires s’enchaînent tout en ne ménageant pas un discours appelant à une liste plus fournie des organisations considérées comme terroristes. Les alizés sont plutôt cléments. Mais si Paris engrange aujourd’hui les réussites ce n’est pas seulement dû à sa diplomatie ni indirectement à des Etats-Unis qui suscitent l’antagonisme dans la moitié du Golfe et la prudence dans l’autre moitié, ni encore à une compétition abstraite au sein du Golfe dans la volonté de courtiser la puissance moyenne qu’est la France. Cette volonté de ménager Paris s’appuie aussi sur un autre enjeu structurant : la densité des réseaux d’influence arabes et la profondeur historique de leur installation dans la capitale. Si Paris a été depuis quinze ans l’un des théâtres de la rivalité économique inter-arabe, certains lieux de la capitale constituent aujourd’hui un excellent porte-voix du soft power arabe, et, ce qui est après tout très utile pour tous, un excellent lieu pour tester auprès des élites occidentales les projets de réforme portés par les plus progressistes d’une jeune génération politique issus d’une zone qui doit se ré-inventer. Ainsi se tenait le 27 novembre une réunion qui a été très visible, d’environ 80 personnalités politiques, leaders d’opinion et dirigeants de fondations de la société civile, à l’initiative de la fondation Aladin qui se consacre à la promotion du vivre ensemble entre le monde arabe et l’Occident. Ce dîner-débat à l’Hôtel de Talleyrand rassemblait les ambassadeurs et représentants des Etats-Unis, d’Israël, du Maroc, d’Egypte, de la Turquie, de la Jordanie, du Bahreïn, du Yémen et des membres du cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, mais aussi des fondations ou organisations portées sur le dialogue des cultures allant de Benjamin Stora, président de la Cité de l’Immigration, à Guillaume Denoix de Saint Marc, président de l’association des victimes du terrorisme. On notait notamment la contribution à ce débat, animé par Renaud Girard du Figaro, de Bernard Cazeneuve, Irina Bokova, Hervé de Charrette, Bernard Kouchner ou encore Najat Vallaud-Belkacem.

Ce groupe éclectique de penseurs, militants, diplomates et dirigeants économiques avait répondu à l’invitation des chefs de fil de la fondation Aladin : Eric de Rothschild, Leah Pisar, ancienne conseillère de la communication à la Maison blanche de Bill Clinton, André Azoulay, Conseiller du Roi du Maroc et Bariza Khiari, l’une des plus proches conseillères du candidat Macron. L’un des buts de la réunion étant d’évaluer l’état des lieux des relations entre le monde arabe et l’Europe, l’homme d’affaires et philanthrope saoudien, le Cheikh Mohamed ben Issa Al Jaber, a donné le ton  en révélant les faits qui ont poussé le jeune prince héritier saoudien Mohammed ben Salman vers ce programme radical de réforme.

Le saoudien n’a pas hésité à rappeler la « corruption endémique » qui « ronge lentement les piliers de l’état » et qui a atteint, selon lui, les proportions monstrueuses entre 2005 et 2015. L’un des résultats de la mainmise des kleptocrate sur l’immobilier : plus de 60 % des Saoudiens ne sont pas propriétaires de leur foyer, selon Al Jaber, qui a qualifié « d’absolue nécessité » les initiatives de changement en cours dans le Royaume. Il a exhorté les pays occidentaux d’apporter leur soutien aux réformes du Prince ben Salman, la « dernière opportunité », selon lui, de sauver le pays et, par conséquence, la région du chaos.

Ce qui se dit tout bas aura en tout cas été dit tout haut à l’Hôtel de Talleyrand, dans un Paris de connaissance ; mais la bonne réception parisienne du monde arabe vaut encore plus si, au-delà du diagnostic critique, des possibles solutions y sont testées ; c’est un peu à cela que les élites parisiennes et proches de Paris réunies étaient conviées : à suivre Al Jaber dans son analyse que « l’Arabie Saoudite détient les clés pour changer l’islam sunnite de par le monde », propos appuyé par Eric de Rothschild parlant de la nécessité de lancer un « nouveau Plan Marshall » pour reconstruire le Golfe et le Moyen-Orient autour d’hommes nouveaux. « Nous sommes réunis dans la salle où le Plan Marshall a été signé après la Guerre, » a rappelé Eric de Rothschild.

Éminent exercice d’influence, faut-il s’émouvoir qu’il ait lieu à Paris ? Dos à dos, les cyniques n’y verront pas plus d’avenir qu’un simple dîner, les puristes toujours s’offusqueront. À l’opposé des deux, il faut plutôt constater qu’alors que le Moyen Orient se déchire, Paris demeure une place résolument attractive pour tester les idées et réseaux d’un Golfe futur, et que loin de rodomontades en marge de l’OCI, c’est au final dans la vieille Europe que l’allié américain cherche une caisse de résonance aux progressismes du Golfe, et c’est aussi à Paris que ces réseaux s’y déploient avec récurrence. Que la France et le nouvel Élysée y consacrent un regard attentif - et d’ailleurs refondé par rapport à la décennie passée - au service de sa propre stratégie d’influence dans le Golfe est une évidence salutaire ; que le Golfe renvoie à Paris ce désir d’influencer l’autre est plus qu’un hommage, c’est un très bon signal. Quand le cyclone de Jerusalem à Istanbul se déchaîne, son œil parisien veille.