Pour M. Thierry Mandon l’éducation n’est pas qu’une transmission du savoir, elle doit être aussi un renforcement de l’armature intellectuelle


Intervention à l’occasion de la journée de mobilisation contre la radicalisation

- Jeudi 28 janvier 2016 -

 

Madame la Directrice Générale de l’Unesco,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les représentants du monde de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche,

Mesdames et Messieurs,

 

Nous sommes très heureux de vous accueillir dans cette Maison, à l’occasion de cette journée de débats. Et en particulier dans cet amphithéâtre qui porte le nom de l’un des derniers grands savants universels, Henri Poincaré. Mathématicien, philosophe, physicien et ingénieur, citoyen engagé dans la Cité, c’était un homme de science, dont l’esprit critique et l’ouverture d’esprit est un modèle inspirant. Dans la Science et l’Hypothèse, il nous met d’ailleurs en garde contre le temps absolu, contre l’espace absolu : contre l’absolu en général, qui est un autre visage du dogmatisme.

 

La question est : comment les partenaires de l’éducation peuvent-ils se mobiliser contre l’extrémisme ? Comment l’éducation peut-elle armer intellectuellement nos jeunes et répondre aux défis lancés par la radicalisation ?

La recherche a beaucoup à nous dire sur ce sujet. La science, pour peu qu’elle soit diffusée et traduite dans la langue de la Cité, peut être un guide précieux, pour aider l’éducation à être un rempart efficace contre la radicalisation.

 

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  1. I.                  Education et extrémisme : état des lieux contradictoire de la recherche

 

Quels sont les liens entre éducation et extrémisme ? L’éducation, le diplôme, sont-ils une protection parfaite contre l’extrémisme, le terrorisme, la radicalisation ? C’est une question essentielle et elle l’est d’autant plus qu’il n’y a pas de réponse définitive, unique et simple.

Les apports de la recherche montrent que cette question est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit :

1)   D’une part, nous avons tous vu avec surprise que de nombreux terroristes, notamment ceux du World Trade Center, étaient très diplômés: Mohamed Atta, qui était ingénieur en architecture, et Khalid Sheikh Mohamed, qui avait un diplôme en génie mécanique (cf. article Slate).

Cela a amené des chercheurs à s’interroger. Je pense notamment à l’anthropologue franco-américain Scott Atran, qui a mis en évidence, après de nombreux entretiens avec des djihadistes, qu’il y a chez ces jeunes une soif d’absolu, de sens, de valeurs sacrées, d’aventure, de fascination de la terreur, du combat glorieux, etc. Comment l’éducation pourrait-elle faire le poids ?

2)   Et pourtant, des travaux démontrent les bienfaits de l’éducation contre l’extrémisme, la violence :

  • Des chercheurs ont montré, chiffres à l’appui, que plus il y a de diplômés, de jeunes qui ont accès à l’éducation et plus la criminalité baisse (criminalité qui a spectaculairement baissé dans les pays riches).
  • Des travaux de chercheurs par exemple sur les partis politiques extrémistes ont mis en évidence l’attraction qu’ils suscitent auprès d’une partie de la population qui a suivi moins d’année d’études que la moyenne.

Cet état des lieux de la recherche montre que l’éducation peut endiguer les tentations extrémistes, le basculement dans la radicalisation, même si elle ne peut pas la prévenir totalement, puisque ces questions se jouent aussi sur d’autres terrains.

 

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Mais alors, que faire face à ces questions ? Quelle doit être la réflexion à mener ? La décision publique à prendre ? Et vous, qui êtes nombreux ici à porter des projets éducatifs, à vous impliquer dans ces enjeux pédagogiques, comment pouvons-nous répondre à cette question ? Comment pouvons-nous construire un système éducatif qui conduise à l’esprit critique et qui protège contre la radicalisation, l’extrémisme, l’intolérance, le dogmatisme ?

 

  1. II.               Une nouvelle éducation ?

 

« Tu me dis, j’oublie. Tu m’enseignes, je me souviens. Tu m’impliques, j’apprends » B. Franklin.

Tout cela doit nous conduire à repenser l’éducation. Il faut la concevoir autrement pour améliorer son efficacité dans le transfert de connaissances.

Mais au-delà de cela, il faut avoir une conception beaucoup plus large de l’éducation : elle n’est pas qu’une transmission du savoir, elle doit être aussi un renforcement de l’armature intellectuelle. Il est essentiel de la nourrir, de l’éclairer, donc de l’enrichir constamment des découvertes scientifiques, des apports de la recherche. 

Les chercheurs, du fait des nouvelles technologies, sont désormais capables de tester un certain nombre d’hypothèses sur la mémoire, le langage, la violence, l’apprentissage, etc. qui nous font mieux comprendre comment l’être humain réagit, individuellement et collectivement.

Les sciences de l’éducation doivent intégrer les derniers développements de la science.

1)   Sciences cognitives et sciences comportementales

  • Des études ont été publiées sur l’empathie et la manière de créer ou de recréer de l’empathie : le fait de confronter des jeunes adolescents à un nourrisson permet de renforcer chez eux la capacité d’empathie à un âge où ils ont plutôt tendance à l’inhiber.
  • Une étude de l’université de Zürich (Grit Hein, psychologue et docteur en neurosciences, et ses collègues) a prouvé que si l’on partage des expériences positives avec des inconnus, notre cerveau apprend et développe des fonctions d'empathie. Plus l'expérience positive vécue avec un étranger est forte, plus l'activité du circuit neuronal de l'empathie est intense. Ces résultats sont passionnants et à prendre en compte dans le développement de l’enfant, de l’adolescent, son rapport aux autres (et donc son comportement violent ou non, intolérant ou non).

2)   Il faut aussi pouvoir tirer parti du numérique. Comment les partenaires de l’éducation peuvent-ils tirer parti du big data pour lutter contre les risques de basculement des élèves/étudiants ?

L’usage du big data dans l’éducation peut permettre de récolter des données sur les risques de décrochage scolaire. Des indicateurs précurseurs comme : la difficulté de compréhension, l’arrêt de la participation aux activités du groupe, etc. peuvent permettre de savoir quand un élève risque de décrocher ou non. L’entreprise française Educlever s’est spécialisée dans ce domaine et a construit un projet « La cartographie des savoirs » en ce sens. Repérer un élève en difficulté, qui s’isole, qui risque de décrocher, va permettre de mieux anticiper et de l’aider plus rapidement.

C’est là aussi un moyen d’aider la jeunesse à réussir son parcours éducatif et à mieux prévenir les risques de délinquance et de criminalité. Les travaux des chercheurs ont montré les liens entre décrochage scolaire et délinquance ; et une nouvelle génération de terroristes comme Khaled Kelkal ou Mohammed Merah passe de la criminalité au terrorisme. Le big data peut donc être une aide pour les partenaires éducatifs. 

3)   Recherches sur l’éducation de l’esprit critique face à un texte ou une image

Un dernier point important : il est nécessaire d’éduquer l’esprit pour le rendre critique, d’apprendre dès le plus jeune âge aux enfants comment discerner le vrai du faux, comment regarder une image ou lire un texte et se forger un jugement.

Les travaux du psychologue Olivier Houdé sont intéressants à ce titre (instituteur de formation initiale, professeur de psychologie à l’Université Paris Descartes, directeur du Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Éducation de l’enfant (LaPsyDÉ) et membre senior de l’Institut Universitaire de France).  Il explique que « l'enseignement repose toujours sur l'idée qu'il faut accumuler et activer des fonctions cognitives, et jamais sur l'idée de travailler sur les capacités d'inhibition ». Notre cerveau a tendance à avoir des automatismes et quand nous regardons une image ou lisons un texte, nous pouvons « aller trop vite » et tomber dans les préjugés, dans l’absence de discernement. La zone cérébrale appelée « cortex préfrontal inférieur » neutralise les raccourcis mentaux pour amorcer un discours ouvert, méthodique et moins dépendant des partis pris. Il s’agit de lutter « contre soi-même » pour ne pas céder à ses propres déterminismes intérieurs. Pour Houdé, « Développer cette zone est un investissement d'avenir pour notre propre liberté » !

Contre le risque de radicalisation sur internet, contre le complotisme et l’embrigadement, il est essentiel d’armer nos jeunes intellectuellement et ces découvertes des chercheurs sont très précieuses pour les partenaires éducatifs. Elles peuvent et doivent changer la manière dont on enseigne, dont on conçoit la pédagogie, la transmission de connaissances, etc.

4)   Nos actions pour mieux diffuser les travaux des chercheurs vers les partenaires de l’éducation

J’ai confié une lettre de mission à Monsieur Fuchs, en tant que Président de l’Alliance Thématique Nationale des Sciences humaines et sociales :

  • pour qu’il puisse établir une cartographie dynamique des équipes de recherche,  dans une dimension interdisciplinaire.
  • pour proposer un dispositif de transfert des connaissances vers les décideurs publics et la société civile (donc les partenaires de l’éducation !), en le comparant avec ce qui se fait dans les autres pays.
  • et pour énumérer les financements possibles des travaux de recherche sur ce sujet, y compris européens.
  • Ce rapport nous permettra par ailleurs de voir comment mieux structurer le réseau des équipes de recherche.

Ce rapport me sera remis en février et il sera à votre disposition.

Cette irrigation des travaux des chercheurs vers les partenaires de l’éducation est d’ailleurs aussi toute la philosophie des Écoles Supérieures du Professorat et de l'Education, que nous avons mises en place dès 2013 : formation des enseignants renouvelée (avec les apports de la recherche notamment), innovante et favorisant la réussite. Ce sont des laboratoires d’innovation éducative.

C’est aussi la philosophie du PIA 3, notre programme de grands investissements d’avenir, qui représente 10 milliards d’euros et qui comprend un volet dédié à l’éducation. Ce programme lancera des appels à projet pour financer des innovations pédagogiques.

Ce matin, j’ai donc envie de vous dire : faites appel aux chercheurs, nourrissez-vous de leurs travaux, concevez vos projets éducatifs en prenant en compte toutes ces découvertes sur l’apprentissage, etc. ! Après tout, vous êtes ici aujourd’hui dans la Maison des chercheurs !

 

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  1. III.           Aider à la réussite des jeunes !

La réussite : c’est l’objectif de notre politique ! 

1)   Démocratiser l’enseignement

La « nouvelle frontière » érigée par le Président de la République : l’objectif du taux de 60% d’une classe d’âge dans l’enseignement supérieur.

  • Nouvel APB
  • renforcer les passerelles entre l’enseignement professionnel et l’enseignement supérieur,
  • nous travaillons sur le dispositif d’Erasmus + pour développer la mobilité des étudiants et leur permettre de découvrir d’autres pays.
  • Politique du logement en faveur des étudiants :
  • Allongement des horaires des bibliothèques

2)   Valoriser l’Université

L’Université : lieu par excellence où l’on cultive une éthique de liberté et de doute ; où l’on apprend à remettre en cause les interprétations, à mettre de l’ordre dans le chaos d’informations, à ne pas se laisser impressionner par la complexité, à rechercher le véritable sens des choses, à faire la différence entre le vrai et ce qui a son apparence, à analyser et à raisonner. En tant qu’enseignants, enseignants-chercheurs, présidents d’université, vous avez un rôle-clef à jouer !

ð Expérimentation de la formation continue dans 10 universités, qui vont recevoir des moyens pour la mettre en place.

3)   Soutenir la recherche 

  • par exemple, l’appel à projets générique de l'Agence Nationale de Recherche comporte une ligne dédiée sur les questions des inégalités, des discriminations, de l’intégration et de la radicalisation. 
  • Le programme H2020, avec le défi 6 sur les sociétés innovantes et le défi 7 sur la sécurité des citoyens et des sociétés

Il y a beaucoup d’autres choses qui se font et nous allons continuer en ce sens pour soutenir la recherche.  Les chercheurs, dans le dialogue entre leurs disciplines, ont un rôle-clef à jouer, en éclairant la société et les pouvoirs publics, en partageant leurs analyses et en nourrissant les débats. Nous avons tous une responsabilité à l’égard de nos jeunesses.

Je sais que vous êtes, tous ici présents, très investis, et je tiens à saluer votre implication dans l’éducation, la formation, des jeunes. Nous avons la chance d’avoir une manne de chercheurs de très haut niveau, d’avoir des études scientifiques passionnantes et fécondes ; il est donc essentiel de nourrir notre manière de concevoir l’éducation, l’enseignement, en multipliant les rencontres et les ponts avec le monde de la recherche. L’éducation, c’est ce qui permet de sortir de soi-même et donc de grandir, de s’agrandir, en allant vers l’autre, en découvrant toute la fécondité de l’altérité, de la différence. L’éducation, c’est ce qui forge une curiosité du monde. Etre curieux du monde, c’est ce que l’on peut apprendre et transmettre de plus beau à notre jeunesse !