Des livres sur la Shoah exposés pour la première fois à Abu Dhabi


 

 

 

Pour la première fois dans un pays du Golfe Persique, les traductions en arabe du "Journal" d’Anne Frank et de "Si c’est un homme" de Primo Levi ont été exposées à la Foire du livre internationale d’Abu Dhabi, l’un des plus grands événements du livre dans le monde arabe. Le Projet Aladin a également organisé une table ronde à Abu Dhabi sur la Shoah et les relations judéo-musulmanes.

Avec plus de 1000 exposants, 500 000 livres en 30 langues et une conférence internationale de la traduction, la Foire internationale du livre d’Abu Dhabi qui a ouvert ses portes le 26 avril pour une semaine est devenue l’un des événements du livre les plus prestigieux et professionnels dans le monde arabe.

Cette année, les très nombreux visiteurs en tenues traditionnelles ont été surpris de trouver des livres en arabe sur un sujet longtemps resté tabou dans le monde arabe : la Shoah.

Affichés de manière visible sur le stand du BIEF, le Bureau international des éditeurs français, les neuf livres en arabe du Projet Aladin ont attiré l’attention de nombreux visiteurs. Pour la majorité d’entre eux, c’était la première fois qu’ils voyaient des livres sur la Shoah dans leur langue maternelle.

A part le Journal d’Anne Frank et Si c’est un homme de Primo Levi, d’autres livres y étaient exposés : Je suis le dernier Juif : Treblinka (1942-1943) de Chil Rajchman ; Sonderkommando de Shlomo Venezia ; Hitler et les Juifs de l’historien suisse Philippe Burrin ; Shoah, l’impossible oubli de l’auteur français Anne Grynberg ; Shoah du cinéaste et écrivain français Claude Lanzmann ; The Final Solution: A Genocide de l’historien britannique Donald Bloxham et La destruction des Juifs d’Europe, une documentation détaillée du génocide des Juifs d’Europe par les Nazis, de Raul Hilberg.

Alors que des hommes en dishdashas blanches et de jeunes femmes en abayas noires feuilletaient les livres et discutaient avec les représentants du Projet Aladin, l’éditeur marocain Abdelkader Retnani, partenaire d’Aladin, prenait les commandes de livres du public et évoquait une éventuelle coopération avec des professionnels du livre de différents pays.

Abdulbari Ash-Shaikh, un homme d’affaires émirati qui visitait la foire avec ses trois filles, a déclaré, après avoir passé quelques temps à lire le Journal d'Anne Frank, qu’il en voulait deux exemplaires pour sa famille et ses amis. « Je n’avais jamais entendu parler d’elle auparavant, mais les mots simples de cette jeune fille montrent à quel point elle était pure et innocente ; et quand je vois qu’elle a été tuée à l’âge de 15 ans, seulement à cause de sa religion, cela me fait mal au cœur », a-t-il dit en regardant la photo d’Anne Frank sur la couverture du livre.

Suad Al-Fahad, une jeune étudiante venue au stand du BIEF avec trois de ses amies, toutes vêtues de foulards et robes noires traditionnelles, après avoir lu quelques pages de Sonderkommando a dit que l’horreur décrite dans le livre lui rappelait les reportages télévisés en provenance de Syrie. « Comment les gens peuvent-ils se faire tant de mal les uns aux autres? », a-t-elle déclaré. Mais, elle n'a pas acheté les livres: « Je ne peux pas rapporter chez moi un livre sur les Juifs. Je ne sais pas comment mes parents réagiraient. Nous ne parlons pas de Juifs ici et n’en voyons pas non plus, sauf les Israéliens à la télévision. »

Compte tenu de l'importance de la population immigrée aux Emirats, un grand nombre de visiteurs venaient d’autres pays du monde arabe. Kamel Al-Gharbi, professeur algérien de sociologie vit aux Emirats depuis dix ans. Il n’avait jamais rien lu ni vu en arabe sur la Shoah. Il pense qu’il est important pour les Arabes de lire des livres sur ce sujet et de l’étudier. « Depuis trop longtemps, les mots ‘boycott’ et ‘interdiction’ dominent notre culture. Quel en est le résultat, sinon l’ignorance ? Le véritable printemps arabe aura lieu lorsque nous laisserons toutes les idées, toutes les informations, tous les livres ouvertement à la disposition de nos peuples, afin qu’ils puissent juger par eux-mêmes et avoir leurs propres points de vue, » a-t-il conclu.

Samir Haddad, chrétien syrien, photographe pour un quotidien émirati, a pris une photo de son fils lisant Le Journal d’Anne Frank en arabe. « Si les gens avaient lu des livres comme celui-ci,  peut-être que nous ne serions pas témoins de tous ces carnages aujourd’hui », dit-il tristement.

Cette opinion n’était certainement pas partagée par Azzam, un Palestinien de Jordanie qui travaille dans l’industrie du pétrole aux Emirats. « Qu’en est-il du sort des Palestiniens? Pourquoi parler des défunts quand les vivants sont étouffés à mort ? », a-t-il demandé en arabe au représentant du Projet Aladin.

Azzam n’était pas le seul visiteur à exprimer un avis négatif sur les livres sur la Shoah, mais ces réactions étaient minoritaires. La majorité de ceux qui visitaient le stand et feuilletaient les livres exprimaient de la curiosité et posaient des questions basiques sur cet événement totalement inconnu pour eux. Certains ont salué cette initiative, déclarant qu’elle était  utile et nécessaire.