Un voyage de Mémoire à Auschwitz


 

Des femmes françaises musulmanes, juives, chrétiennes et laïques ont  lancé, à Auschwitz, le 9 février 2014,

un appel contre la haine et pour le vivre ensemble

                                  

Avec Yvette Levy, survivante du camp d'Auschwitz, Anne-Marie Revcolevschi, Présidente du Projet Aladin, a conduit le dimanche 9 février 2014, une délégation  de vingt femmes françaises au camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau. La délégation a lancé devant le Mur des fusillés un appel aux femmes de France:

«  Nous, femmes de France,  aux  cultures, traditions et religions mêlées, rassemblées devant les ruines des chambres à gaz et des fours crématoires d’Auschwitz-Birkenau,  quand les millions de voix de femmes et d’enfants dont il ne reste que les cendres, nous crient de ne jamais oublier la Shoah, nous sommes venues pour dire non aux vents mauvais de la haine, du racisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie.

Nous sommes ici pour dire à la jeunesse : battez-vous pour la vie,  ne semez pas la mort.

Femmes de Syrie, d’Irak, du Soudan, de Centrafrique, du Congo, nous sommes témoins de vos souffrances et elles nous sont insupportables.

Nous en appelons à toutes et à tous, dirigeants et représentants de la société civile : faites cesser les combats et ramenez la paix.

Nous portons témoignage, ensemble, de notre volonté de paix, de respect, de justice pour  tous, aujourd’hui et demain, en France et dans le monde.

Nous sommes là pour y contribuer ».

(lu par Anissa Madouri, juriste)

 Ce voyage, initié par le comité Femmes du Projet Aladin, co-présidé par Samia Essabaa et Suzanne Nakache, était organisé en coopération avec le Mémorial de la Shoah et avec le soutien financier de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et la Fondation Seligmann.

La délégation a été accueillie dès son arrivée à l'aéroport  de Cracovie par Monsieur Thierry Guichaux, Consul général de France.

Sheraz Gasri, conseillère diplomatique de la ministre des Droits des femmes ; Anne-Claire Legendre, conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient du ministre des Affaires étrangères ; Catherine Pennacchio, universitaire ; Samira Djouadi, déléguée  générale de la Fondation TF1 ; Majda Cherkaoui, Dr socio-anthropologue, chargée de mission à l'Acsé et l’écrivaine Karima Berger étaient parmi les femmes qui ont participé à ce voyage à Auschwitz Birkenau.

La visite a commencé par la Judenramp, "rampe des juifs" et la délégation a déposé au pied du wagon symbolique présent sur place une gerbe sur laquelle était inscrite:

« Ne pas oublier, Ne jamais recommencer ».

Après avoir rejoint le camp de Birkenau, dans des moments de grande émotion, Yvette Levy, par la description très concrète et factuelle de son séjour dans ces lieux et de ses souvenirs personnels, ajoutait à ces explications la force de son vécu permettant ainsi à toutes ces femmes réunies autour d'elle d'ajouter des images aux mots. Elles pouvaient ainsi véritablement "voir" l'arrivée des trains, le débarquement et la sélection sur le "quai" de Birkenau ou la vie quotidienne dans les baraquements.

A la suite de la cérémonie de recueillement qui eut lieu ensuite à proximité des crématoires, en ce lieu qualifié de plus grand cimetière sans tombes, une minute de silence fut respectée.

« Cette fois-ci, ce voyage a pris une dimension particulière du fait de l’actualité récente en France et fait peser sur vous une responsabilité particulière » a précisé Anne-Marie Revcolevschi au cours de la cérémonie en s’adressant aux femmes d’Aladin mais également aux collégiens et lycéens présents. « Après ce que vous avez vu aujourd’hui, vous reviendrez en disant ce que vous avez vu, ce qui a existé » a également ajouté Yvette Levy.

La visite du camp dit d'Auschwitz 1 permit à la délégation de visiter, en particulier, les  salles d'exposition réunissant photographies du camp pendant sa période de sinistre activité ainsi que vitrines présentant des objets de toutes natures ayant appartenu aux victimes. L’émotion fut particulièrement intense devant ces vitrines, dont celle contenant des jouets d’enfant, témoins inanimés de l’horreur absolue.

Le partage de ces moments entre personnes d’origines différentes, la solidarité qui s’est dégagée du groupe pendant ces quelques heures ont renforcé l’idée de la nécessité de passerelles entre communautés, et l’appropriation de cette mémoire collective par celles-ci.

A l’issue de cette journée, chacune des femmes présentes était convaincue de la nécessité  d’agir ensemble en réunissant les bonnes volontés de toutes origines. Elles étaient conscientes de la nécessité de transmettre cette mémoire et de faire en sorte que tous adultes, femmes, hommes et, surtout, enfants soient les témoins et les relais de cette histoire désormais commune à toute l’humanité.

« Avoir fait ce voyage avec les femmes du projet Aladin était très enrichissant. Revenir sur ces lieux, c’est rendre hommage aux femmes qui sont disparues ici et leur dire que l’on ne peut pas, que l’on ne doit pas oublier » a rappelé Samia Essabaa.

« Nous avons partagé des choses ensemble, nous avons pleuré aux même instants. Nous, femmes, sommes en première ligne pour l’éducation. Par la connaissance de l’autre, nous devons, ensemble, agir pour ne rien accepter qui puisse emmener de nouveau cette inhumanité » a souhaité conclure Suzanne Nakache.

 

 

 

Témoignages de Karima Berger et Majda Cherkaoui (Février 2014)

 

Karima Berger, écrivaine

On connait les images

 

On connaît. Vues et revues. On croit.

Ces images, on ne naît pas à notre siècle tant qu'on n'en a pas vu la chair.

Sinistres paysages, convois, un chemin de fer et de terreur freinant sous un portique triomphant de mensonge. On connaît. Mais de vrai ? Nos yeux font mal à force de rester grand ouverts : saut de conscience. Conscience de l'Humain ; j'espère.

Nous sommes vingt femmes ou un peu moins, alertées par l'agitation de la bête, elle remue et  fouille dans nos défaites. Vigies. Arabe, juive, chrétienne, croyante en Dieu ou en l'Homme ou les deux, chacune répand comme un baume sa foi dans ces allées calmes et nues après la mort.

Ce jour-là, un grand ciel cerne de bleu le gouffre noir de Birkenau, noir du brûlé.  B. comme béance,  comme bourreaux, invisibles, ils ont  effacé les traces de leurs forfaits mais la trace du Zyklon, son souffle poursuit sa lente explosion, en nous, la chose humaine suffoque.

A Auschwitz, les châles de prière déchiquetés par les barbelés, la laine rosée des enfants suppliciée, le mur des fusillés font le lieu presque humain, les victimes voient leurs bourreaux ; sanglés, haine, cuir et technique. Quand ils échouent dans leurs calculs, ils élèvent des bûchers à ciel ouvert et l'air réjoui, crient : Redevenons primitifs !  Et c'est Dieu qui prend feu.

A quelques centaines de mètres du camp, un village porte le même nom, écrit en polonais. Petites maisons aux toits rouges, petits jardins clos, terrasses et chaises longues ; que disent  les enfants, pensifs sur leur cheval de bois, tout près des barbecues qui font la joie des dimanches d'Auschwitz ?

Dans l'avion du retour, je demande à la femme d'à côté d'écrire mon nom en hébreu.

 

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Témoignage de Majda Cherkaoui,  Dr anthropologue, chargée de mission à l’ACSE

 

Mes remerciements vont à l'Association Aladin, à Anne Marie Revcolevschi, Suzanne et Pierre Nakache, Samia Essaba, Yvette Levy et au Mémorial de la Shoah de Paris. En organisant ce « voyage » à Birkenau Auschwitz, ils ont permis à des femmes juives et musulmanes d'avoir une occasion de sceller leur amitié et de porter un seul message fort : celui de combattre pour le droit de vivre dans la dignité et que nul n'ait le droit de pratiquer la torture. Non, jamais plus ça ! Ensemble nous lutterons contre toutes les formes de violences, d'antisémitisme, d'autoritarisme et d'extrémisme.

L'histoire tragique de la communauté juive est aussi la nôtre ;  pour nous, musulmans, elle nous touche tous, indépendamment de nos confessions. Je souhaite rendre hommage à toutes ces familles et enfants déportés et aux Justes qui ont tenté d'en sauver quelques-unes. En tant que musulmane, je souhaite vous faire partager mon expérience subjective suite à la visite du camp.

Ce chemin emprunté donne à réfléchir. Quand j'y repense, c’est la honte qui vous envahit : à voir la cruauté des acte, on se sent tous responsables. Nous étions nombreux ce jour, tous animés par le droit de savoir, de voir, et de nous remémorer ce qui s’est passé.

Une fois arrivée au camp, j’avoue que la raison se trouve anéantie et  s’accompagne de ce sentiment d’impuissance absolue, d’incapacité à être et à signifier ce que nous sommes.

Même si la démarche de chacun et chacune était différente, nous n’avions qu’un seul souffle et une seule respiration ponctuée de silences ou parfois l’angoisse de la parole : Qui ? Comment a-t-on osé faire cela ? Que s’était-il passé ? Pourquoi ? Quel commando aux manettes pour exécuter autant d'innocents ? Cela dépasse l'entendement : un être bien constitué ne pourra jamais comprendre !  C'est un crime contre l'humanité...On rentre au camp et on ne peut s'en sortir que par la cheminée..... C'est dire que notre histoire est honteuse.

Pour certains, ce voyage était un cheminement de plusieurs années de travail sur soi pour faire le deuil. Vouloir remonter le temps de l’histoire, rouvrir les blessures... Pour d'autres, plusieurs années de silence pour essayer  d’effacer dans l’oubli les images de l’horreur qu’ont dû subir leurs familles.  En voyant le camp,  la pensée devient paralysée ;  l'horreur vous frappe de plein fouet en écoutant le guide expliquer l'histoire : «  … Dès l'arrivée entre 1942-1943, la sélection dans les camps est opérante : on séparait hommes, femmes et enfants. Certains déportés sont conduits directement aux chambres  à gaz. Avant  l'exécution,  on va les raser, les doucher, les habiller, les re- déshabiller pour ensuite les exécuter ; les plus « chanceux » seront tatoués, immatriculés et mis au travail ou en quarantaine.... ».  Réduire l'homme à. l’esclavage, le soumettre au travail dur, à la faim, au froid, à l'humiliation, au mépris.  La seule préoccupation des déportés devient la survie, dans la peur et la terreur de ne pas recevoir de coups.

Les machines ont été bien « huilées » dans ces chaînes d’exécutions et de massacres où personne ne se sentait responsable. Un projet bien huilé entre concentration, extermination, industrialisation et expérimentation « scientifique », en prenant tout le peuple juif venant des différents pays (France, Italie, Belgique, France, Allemagne, Russie,) et  des tziganes, comme cobayes,  y  compris des résistants non juifs.

Plus nous avancions dans l'Histoire et le site, le malaise ressenti inhibait toutes pensées et réflexions. On s'accrochait les unes aux autres pour se soutenir, tout en sachant que la douleur de ceux dont les membres de familles ont été déportés, emprisonnés ou exécutés, ne peut être pansée. Nous étions toutes désarmées et impuissantes.

En visitant les blocs, même si aucun danger n'était réel, nous l'avons tous ressenti. La peur, la chair de poule, même des odeurs subjectives et personnelles nous envahissaient, notre imagination de l'horreur s'emballait et nous  ramenait à la perception de ce danger.

De ce voyage, l'oubli était vivace. Aucun humain ne souhaiterait garder en mémoire le film de l'horreur, mais le traumatisme est là. La violence et l'angoisse vous serre la gorge. Pire encore, c'est la visite du musée. Plusieurs salles d'exposition renferment des objets confisqués ou récupérés à des juifs, après la Libération

Le passage d'une salle à une autre vous coupe le souffle : des milliers de chaussures, des valises portant les noms, prénoms et numéros de convois.......Je n'ai pas eu le courage de les visiter toutes...Ni de visiter la chambre à gaz..

C'est avec un vide intérieur que nous avons tous quitté  le camp de Birkenau. Une sensation de faiblesse insondable, du même tonneau que celle qu'on devine chez un naufragé du grand large dont l'unique destin est de couler... Heureusement, que le rayonnement d'Yvette Levy, une rescapée du camp et les ami(es) de ce voyage  m'ont redonnés de l'espoir dans l'humain.

J'invite à ce que chacun fasse son propre voyage de la mémoire de la Shoah même si j'en conviens sur un plan individuel, il faut du courage ! C'est une leçon à vie qu'il faut découvrir !