De la tolérance: Nous sommes mélangés, l'avons-nous oublié?


20/01/2014

Mhamed Hassine Fantar

Selon M'hamed Hassine Fantar, professeur émérite des universités et ancien directeur général de l'institut national du patrimoine de Tunisie, il faut agir pour que les civilisations se connaissent, se reconnaissent et se fécondent pour le bonheur des hommes.

Parti d'Ur, Abraham se rendit à Bersabé; de Tyr, Cadmos se dirigea vers la Grèce, où il se fit le fondateur de Thèbes, tout en recherchant Europe, sa sœur, ravie par Zeus. Elle le caressa; il l'emporta pour la féconder. C'était alors une belle rencontre du moi grec avec l'autre cananéen, une rencontre miraculeuse. L'Occident n'a pas fini d'en parler, de s'en féliciter, non sans occulter, parfois, la part de l'autre.


Si la civilisation arabo-islamique a pu s'implanter, éclore et enfanter Médine, Damas, Bagdad, Kairouan, Cordoue, Séville, Samarkand, Ispahan, Chiraz, Istanbul, Le Caire et bien d'autres métropoles, à l'est et à l'ouest, c'est parce que l'Islam et l'arabité ont su se frotter à l'autre, qu'il soit grec, chrétien, juif, persan, indou, chinois, africain, berbère, etc...

Le moi s'épanouit quand il sait recevoir l'autre et lui ouvre ses bras pour l'embrasser d'amour. La communion se fait lorsque le pluriel se présente au singulier: le moi est alors dans l'autre et l'autre est dans le moi. La civilisation universelle s'est ainsi faite produit d'un dialogue continu dans la continuité, dialogue entre les peuples au fil des millénaires. Les civilisations ne se violentent pas, mais elles sont soumises au risque de la violence. Satan, sous les traits de Lucifer ne cède pas. Il faut craindre sa fausse lumière, le combattre et le conjurer. Il nous appartient d'agir pour que les civilisations se connaissent, se reconnaissent et se fécondent pour le bonheur des hommes.

L'esprit grec dut se rendre au pays du soleil levant en quête de fécondateur. A son tour, la pensée arabe traversa les déserts et les mers à la recherche de l'autre dont elle se fit grosse. Peut-on ne pas évoquer amoureusement les cercles qui, à Bagdad, groupaient des savants musulmans, chrétiens syriaques et juifs pour traduire les trésors de la civilisation des uns et des autres afin d'en recevoir les semences? Le prophète Muhammad recommandait aux Musulmans de se rendre en Chine pour enrichir leur savoir.

Le dialogue s'est poursuivi à l'Est et à l'Ouest: C'était l'Andalousie, patrie d'Averroès, le musulman, de Maimonide, le juif, et de bien d'autres savants chrétiens, qui avaient su porter les luminaires de la science en terre d'Islam. Ils avaient rouvert les portes de l'Europe à la pensée d'Aristote. Cette arabité riche et généreuse, puissante et hospitalière, fut cet autre qui prépara l'Europe du Moyen-âge à recevoir l'ambroisie de la résurrection.

Si le moi ne peut se concevoir sans l'autre, que faire pour que le moi et l'autre prennent conscience de leur destin? La sécurité du moi est dans la sécurité de l'autre; la prospérité du moi est dans la prospérité de l'autre. La survie du moi est dans la survie de l'autre. Que faire pour que l'osmose entre les civilisations continue d'être une valeur reconnue par tous et partout?

Carthage ville ouverte

Carthage, reine en Méditerranée, tenait ses portes largement ouvertes à tous ceux qui désiraient s'y établir: des Libyques, des Egyptiens, des Etrusques, des Grecs et bien d'autres dont les noms échappèrent aux textes aujourd'hui disponibles. Les mariages mixtes y étaient fréquents.

Puisque nous parlons de Carthage, je me permettrais d'évoquer une expérience personnelle. C'était au mois d'août de l'année 1992. Dans le cadre d'un séminaire international d'Archéologie pratique, j'ai procédé en tant que directeur du Séminaire, à l'ouverture d'une tombe, qui appartenait à l'une des nécropoles puniques du Cap Bon. En pénétrant dans la chambre funéraire, j'ai dû faire le constat suivant: du côté de la paroi droite, le mort se présentait inhumé, selon le rite libyque, en décubitus latéral contracté, c'est à dire, en termes moins barbares, dans l'attitude du fœtus. On est légitimement tenté d'y reconnaître un autochtone de souche africaine, sûrement punicisé. Dans cette même chambre funéraire, le long de la paroi gauche, j'ai relevé les restes incinérés d'un autre mort. A en croire le mobilier mis à sa disposition, il s'agissait plutôt d'une femme: deux miroirs en bronze faisaient partie de son mobilier funéraire.

Voilà donc une chambre funéraire où coexistent deux modes de sépulture: l'incinération et l'inhumation. Ce sont deux pratiques différentes, qui se réfèrent à des rites différents, sous-entendues par des croyances distinctes. Dans cette tombe, nous avons, très probablement les restes d'un couple mixte : un autochtone, sans doute un Libyque marié à une étrangère, sans doute grecque ou étrusque: épouse d'un autochtone, fidèle à ses croyances et aux traditions de ses ancêtres, la femme, pouvait garder ses croyances et se faire ensevelir conformément au rituel qu'elle avait hérité ou choisi.

Mais revenons à Kairouan. Au IXe siècle, l'enseignement et la pratique de la médecine se faisaient sous la houlette d'un savant juif: Ishaq Ibn Souleiman. Son élève préféré fut le jeune musulman Ibn Al-Jazzar Abu Jaafar. On se reconnaissait, on se respectait et l'on s'estimait. C'était la belle époque de Kairouan.

Quoi qu'il en soit, au fil de son histoire, la Tunisie avait eu des élites ouvertes et particulièrement disposées à reconnaître l'autre et à l'accepter avec ses différences. Il suffit, à ce propos, d'interroger les faciès de la société et les archives du pays. La Tunisie est au cœur de la Méditerranée. Elle n'a jamais fermé ses portes à l'immigration, comme en témoignent l'histoire de tous les pays méditerranéens. Ses élites ont été constamment à l'avant garde pour cultiver des valeurs humaines telle que la liberté, le droit de l'homme et de la différence reconnue et acceptée.

N'est-il pas étrange, voire révoltant que la Constitution que l'on propose à la Tunisie post-révolutionnaire se trouve castrée de sa dimension méditerranéenne alors que notre pays peut à juste titre se prévaloir de l'honneur insigne d'être l'un des plus grands bâtisseurs de la Méditerranée? Il faut réagir et informer ceux qui ne savent pas.

Convainquons-nous, les uns les autres, que le moi est l'autre et que l'autre est bien moi. Il appartient, dès lors, aux politiques de mettre en œuvre cette conviction afin qu'elle se fasse solidarité entre les peuples et se traduise par des projets, qui permettent à l'homme de s'épanouir sur terre, dans la paix, la sécurité, la stabilité, la liberté et la confiance, où qu'il soit et quelles qu'en soient les spécificités raciales, linguistiques, confessionnelles, etc... Les Saintes Ecritures, et les philosophies de tous les temps exaltent ces valeurs référentielles. Pour faire, et pour être, nous devons nous en souvenir.