Dîner de Gala du Projet Aladin à l’Hôtel de Ville de Paris


Discours de M. Nicolas SARKOZY

Xème Anniversaire du Projet ALADIN

Lundi 29 Mai 2017, Hôtel de Ville de Paris

 

Je voudrais  saluer Anne Hidalgo, je suis sûr que le message lui sera transmis puisque c’est un message d’amitié. Je voudrais saluer Madame la Présidente du Projet ALADIN, Madame la Directrice générale de l’UNESCO, Monsieur le Président de la Fondation pour la mémoire de la Shoah.

Mesdames et Messieurs, ce soir, je ne suis pas venu vous parler politique, en tout cas au sens où on l’entend habituellement puisque la politique dans son caractère partisan que j’ai tant aimée, c’est fini.

 Je suis venu pour une raison, pour Aladin, pour célébrer à vos côtés les 10 ans de sa création, parce que j'adhère pleinement aux idées d’Aladin.

Durant toutes mes années de vie politique, j'ai constaté, dans de si nombreux pays du Moyen-Orient, d’Afrique et malheureusement aussi chez nous en France, la méconnaissance, la déformation, l’obstination de la négation de l’extermination des Juifs par les nazis.

Négation qui s'avance d'abord masquée, qui peu à peu s'affirme et finit par s'exprimer dans la presse, à la télévision, sur internet naturellement, sur les réseaux sociaux, dans les livres et jusque dans les universités. C’est d'abord insidieux, on se contente d’émettre des doutes, oh de tous petits doutes, des doutes techniques, puis des doutes comptables. On doute d’abord sur des détails avant de douter sur l’ensemble et l’on finit par nier la vérité en bloc. Tous ces doutes tuent de milliers de coups d’épingle le souvenir de ceux qui ont été exterminés en masse dans les camps de la mort. Alors, la souffrance reçue en héritage par tous ceux qui restent, tous ceux qui ont survécus à leurs parents, de leurs enfants ou de leurs petits-enfants, devient insupportable.

            Ce constat, Aladin l'a fait, comme toute conscience honnête et rigoureuse devrait le faire. Mais constater ne suffit pas. Il faut agir. Et c’est ce que vous avez décidé.

            Vous avez constitué une équipe de combat, femmes et hommes de différentes cultures, de différentes religions et convictions politiques - nous en sommes un échantillon ce soir - unis par un objectif commun : éradiquer le mensonge, faire taire les préjugés et détruire les contre-vérités.

A tous ceux qui nient, vous allez leur montrer ce qu’il s'est réellement passé.

Vous êtes partis dans une longue marche pacifique, entraînant à vos côtés des intellectuels, des politiques, des autorités religieuses, des professeurs, des journalistes. En France, mais aussi en Algérie, au Maroc, en Égypte, en Irak, en Iran, en Turquie. Pour que la vérité historique ne soit plus bafouée. L’histoire de la Shoah concerne donc tous les peuples car les génocides sont le résultat des idéologies de la haine, des totalitarismes qu’ils soient fascistes ou collectivistes et du racisme.

Vous avez traduit de nombreux livres que vous avez réussi à diffuser dans tout le monde arabo musulman, jusqu’au film Shoah de Claude Lanzman. Vous avez organisé quantité de séminaires, vos universités d’été ont réuni des centaines d’étudiants et de professeurs et vous avez vaincu un scandale absolu qui aurait pu être le boycott académique.

 C’est peut-être là votre plus belle victoire car comment défendre la vérité si elle peut être niée dans les temples du savoir. Et dans quelques instants vous allez récompenser les meilleurs étudiants.

            Aladin a donné à tous une leçon de vie. Vous avez franchi un pas supplémentaire : vous avez plongé dans l'histoire commune des Juifs et des Musulmans dans les pays arabes. Vous avez fait appel à des historiens de renom, Juifs et Arabes, et leurs ouvrages incontestables viennent agrandir la librairie du monde.

            Vous avez ouvert un autre front, qui n'était pas le plus facile : celui de nos écoles, chez nous, en France. J’ai vécu de près la tragédie de Montauban et de Toulouse, de nos jeunes soldats, de ces enfants et de ce père de l’école Hotzara Tora à Toulouse. Dans trop de classes, nous voyons un antisémitisme nourri par l’antisionisme. C’est trop facile de masquer l’antisémitisme derrière l’antisionisme.

***

            Vous, les amis d’Aladin, vous faites partie d’une garde avancée.  

            Chacun à notre manière nous avons tenté de réconcilier les Juifs et les Musulmans. La réalité de l’histoire du monde juif et du monde musulman c’est une réalité partagée pendant des millénaires. Qu’est-ce que c’est que cette histoire que des Juifs et des Musulmans ne peuvent pas vivre ensemble. Toute l’histoire de l’humanité c’est le mélange de leurs deux cultures. Imagine-t-on l’Orient sans Juifs ? Il faut expliquer aux jeunes immigrés que la France est leur pays, et qu’ils doivent lutter avec la même force contre l'antisémitisme et le racisme.

            L'Etat n'est pas resté inactif. Il n’est pas resté impuissant.

Sa première arme, c'est l'interdiction. La démocratie, ce n'est pas d’autoriser n'importe qui à dire n'importe quoi, n’importe quand.

            La démocratie, ce sont des règles et interdire c’est une des noblesses de la démocratie. La démocratie, ce n’est pas la possibilité de tout faire. La démocratie, c’est le respect des victimes. La démocratie, c’est le respect des principes de la République et quand on ne respecte pas les principes de la République, on est sanctionné. La démocratie, c’est le droit d’exiger que l’on ne tienne pas des  propos offensants, racistes, antisémites, anti musulmans. Ce ne sont pas des propos qui participent du débat d’idées, ce sont des injures. La République a le droit d’interdire, par la loi, et de condamner, par la loi. C'est ce que j'ai toujours fait, comme ministre de l'intérieur puis comme chef de l'État. C'est ce qu'ont fait mes prédécesseurs, c’est ce qu’a fait mon successeur, et je n'ai aucun doute sur l'engagement du Président Macron en ce sens, même si –et c’est la seule allusion que je ferai – nous n’avons pas la même vision de certaines réalités historiques qui peuvent faire débat entre nous. Je suis le premier à reconnaitre que le crime contre l'humanité n'est pas la propriété exclusive des Juifs. Mais je ne crois pas qu’on puisse confondre une guerre coloniale aussi cruelle qu’elle a parfois pu l’être et l'extermination planifiée d'un peuple. Pas plus que l’accusation de racisme ne peut être utilisée pour anéantir tout propos contraire aux intérêts d’une communauté ou d’un groupe d’intérêt.

            Et que l’on ne vienne pas m'expliquer que certains jeunes de nos quartiers ont toutes les excuses du monde pour rendre la vie des autres impossible dans ces mêmes banlieues, au nom, c'est selon, du conflit israélo-palestinien ou de la non-repentance par la France de la guerre d'Algérie. Voire des deux. Je n'ai jamais accepté cette dérive compassionnelle.

            L'État a un second devoir : faire vivre ensemble les religions et les croyances qui s'expriment sur son territoire dans le respect de la laïcité. Je n'aime pas le mot communauté, car il traduit la division. Je pense qu’il n’y a qu’une seule communauté : la communauté nationale. Je lui préfère la diversité. Pour moi, c'est un principe politique fondateur de la France, au même titre que l'égalité, la fraternité et la liberté.

            La diversité, j'ai voulu qu'elle soit reconnue en France en organisant l'Islam de France. Un certain nombre d’amis se trouve ici.  Car je fais confiance à un Islam de progrès, indépendant de tout État et de tout financement étranger, pour qu'il défende les droits de l'Homme, l'égalité de l'homme et de la femme, le respect et l'acceptation des autres religions, et la prééminence des lois de l'État sur celles de la religion.

            Je sais bien que la frontière est ténue, que la ligne rouge est facile à franchir entre les lois de la République et celles de la religion. J’ai agi en me conformant toujours aux principes de notre République laïque, dans laquelle la liberté des uns ne peut entraver celle des autres, où la puissance publique est neutre et indépendante des religions et des croyances. Elle est là notre règle de vie.

            Quelle France voulons-nous ? Je souhaite une France qui accepte les différences mais pas les communautés car  les communautés conduisent au communautarisme. Je ne souhaite pas une « multiplication de Frances » vivant côte à côte, s’ignorant d’abord, s’affrontant ensuite. Je souhaite une France qui s’enrichisse des différences et assimile ceux qui la rejoignent au nom de sa langue, de sa culture, de son histoire, de son mode de vie. Elle est bien difficile à définir cette identité française. Elle est dans le préambule de notre Constitution. Elle est dans les principes généraux de notre droit. Elle est dans nos cœurs. Je veux affirmer que c’est aux derniers arrivés de s’adapter aux usages de ceux qui les précèdent.

            De même je n’ai pas peur d’affirmer que si notre République est laïque, notre société n’a pas à l’être et que la religion, ses cultes et ses pratiques font partie intégrante de notre vie sociale. Rien n’interdit aux cloches de sonner, aux Juifs de porter la kippa, aux Musulmans de jeûner en période de Ramadan. Rien n’interdit la publicité des cultes dès lors que ces pratiques ne sont pas contraires à l’ordre public et aux lois de la République. Il n’est pas inutile de rappeler ici que seuls les Etats totalitaires ont interdit les cultes ou les ont confinés à une simple pratique strictement domestique. Pour revenir au début de mon propos, nier la participation des religions à la vie sociale au prétexte que l’Etat est laïc revient à nier ces vérités que votre association défend.

***

            Je voudrais en conclusion m'exprimer sur le terrorisme.  On ne combat pas le fanatisme, on ne combat pas l'intégrisme en combattant la religion. On combat l'intégrisme et le fanatisme en favorisant une idée ouverte et tolérante de la religion. En acceptant les différences.

            Les grandes religions ne sont pas un obstacle au progrès. Les grandes religions ne sont pas un facteur d'obscurantisme. Ceux qui soutiennent l’idée selon laquelle tout le mal viendrait des religions feraient bien de se souvenir de ce qu’était l’humanité avant que le judaïsme et le christianisme, par exemple, ne viennent marquer l’Histoire de notre civilisation. Je voudrais leur demander s’ils regrettent les jeux du cirque, les cultes rendus à des hommes divinisés ou encore les sacrifices humains ?

            Je voudrais vous rappeler que les deux grandes idéologies sans Dieu, le Nazisme et le Stalinisme construits sur la lecture folle de Nietzsche et de Marx, ainsi que leurs tristes succédanés asiatiques sont à l’origine des pires massacres de l’Histoire du monde.

            Ce sont les terroristes qui agissent au nom d’un Dieu qu’ils souillent par leurs crimes qui sont nos ennemis. Ce sont eux que nous devons combattre sans merci. Nos ennemis, ce sont ceux qui exécutent.

            Car la haine vient rarement des peuples, elle vient des dirigeants, politiques ou religieux, qui utilisent et manipulent les peuples. Qui utilisent leur peur, leur misère au service de la haine.

 

            Nous sommes, que cela plaise ou non, face à une guerre contre la civilisation que nous incarnons et dont nous sommes les héritiers. La noblesse de notre combat, c’est de transmettre à nos enfants au moins autant en termes de civilisation que ce que nous avons reçu de nos parents. Notre ennemi c’est l'État islamique et tous ceux qui veulent tuer au nom d'un Islam dévoyé. Aucune faiblesse ne nous est permise. Le choc est frontal, la barbarie opposée à la civilisation. La fermeté est la seule stratégie possible.

 

            Dans notre pays, et je le dis avec toute l’amitié que j’ai pour nos amis, l’Islam de France doit assumer ses responsabilités. Pas plus que les autres, mais pas moins. Le combat contre le terrorisme concerne naturellement les Musulmans de France. Car les terroristes agissent en leur nom. Nous devons mener le combat pour un Islam inséré dans la République : si les Musulmans ne le font pas, personne ne pourra le faire à leur place. Ils ne doivent pas tolérer des Imams dont les prêches sont contraires aux principes de la République. Il faut fermer les mosquées au sein desquelles sont tenus des propos contre la France et contre ses principes. Toutes les dérives communautaristes doivent être prohibées. 

            Jamais je n’assimilerai Islam et terrorisme. Et il est inacceptable, au nom même des convictions qui sont les nôtres, de réduire les Musulmans aux dérives d'une minorité haineuse, assoiffée de vengeance, se repaissant de la barbarie.

            Sur ce point aussi, je vous rejoins, Aladin. Et je veux saluer les responsables musulmans présents ce soir : ce sont leurs voix qui feront taire celles de l’extrémisme.

Si la Shoah présente un caractère unique dans l’Histoire mondiale, l’esprit de destruction d’un Peuple, d’une race, d’une communauté ou d’une classe sociale, lui n’est pas unique.

Lorsque des islamistes ciblent jour après jour les Chrétiens d’Orient pour les faire disparaître, c’est la même volonté folle qui est à l’œuvre. Eliminer l’autre pour permettre à la Terreur de régner sur tous, qu’ils soient Chrétiens, Musulmans ou Juifs.

Car c’est bien là le projet toujours recommencé. Ce fut celui des Totalitarismes du XXème siècle qu’ils aient pour nom, nazisme, fascisme, stalinisme, maoïsme ou polpotisme. Imposer la terreur pour créer un homme nouveau, conforme à des préceptes fous, qu’ils soient idéologiques ou religieux. Un homme à ce point anéanti et torturé qu’il ne soit plus en mesure d’offrir une opposition voire simplement une alternative au projet totalitaire.

C’est la raison pour laquelle la terreur s’attaque toujours à ce qui fait l’identité de l’autre. Ses origines d’abord. Qu’elles soient ethniques, nationales, ou religieuses. Sa langue, sa culture et surtout son passé, ensuite, car c’est ce passé, cette Histoire dans son immense richesse et sa formidable diversité que les fanatiques veulent toujours éradiquer.

Ce que veulent les fanatiques c’est imposer une vision téléologique de l’Histoire. Pardonnez-moi ce terme mais il exprime une idée simple : laisser croire que l’Histoire de l’Humanité  répond à un projet préétabli et que ce projet ils ont été désignés, par Dieu, par le Peuple ou par une pensée quelconque pour le réaliser et le réaliser par la terreur. Attention, je ne dis pas que l’Humanité ne répond pas à un dessein. C’est là affaire de Foi ou de conviction. Je dis simplement que personne ne peut prétendre accomplir ce dessein par la violence et la terreur. Chacun est libre de croire que Dieu a un projet pour le monde ou que l’Histoire à un sens qui passe par la dictature du prolétariat. En revanche personne n’a le droit de se faire l’instrument de cette volonté et de se transformer en ange exterminateur.

C’est pour cette raison que votre initiative est belle car à la volonté de détruire toute conscience en extirpant tout ce qui lui permet de s’exercer, vous ne combattez pas seulement l’oubli de la terreur passée vous empêchez pour l’avenir des nouveaux germes de la terreur dont on constate, malheureusement, qu’ils trouvent encore des terrains trop fertiles.

Voilà pourquoi j’étais heureux de partager cette soirée avec vous, conscient qu’ici nous portons des valeurs de civilisation et que jamais nous ne devons accepter, si peu que cela soit, de baisser la tête face à la haine, la violence, la bêtise si brutale, quelque que soit le nom ou le visage qu’elles empruntent.

Je vous remercie.