Comment les académies forment les professionnels à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme à l'école ?


Extrait de la dépêche AEF du 2 février.

(Par Gwénaëlle Conraux) 

L’académie de Toulouse et le Projet Aladin ont organisé le 28 janvier 2015 une conférence sur "les relations entre juifs et musulmans d’Afrique du Nord". Programmée depuis un an, cette formation a fait écho aux réactions suscitées après les attentats de janvier. "On ne vient pas vous donner des [messages en] kit" mais "donner de la connaissance pour que dans vos classes, selon la connaissance de vos élèves, vous puissiez répondre à leurs représentations", explique Anne-Marie Revcolevschi, présidente du Projet Aladin, aux plus de 400 enseignants et chefs d’établissement présents. Pour Hélène Bernard, rectrice de Toulouse, il s’agit de "réarmer idéologiquement" le corps enseignant et les cadres de l’Éducation nationale à travers "une meilleure compréhension de l’histoire".

Toulouse, ville "marquée" par les actes antisémites

"Il était évident que Toulouse devait être la première académie à accueillir le Projet Aladin en France", déclare Hélène Bernard, rectrice de Toulouse. Elle rappelle que la ville est "marquée" par "l'affaire Merah", du nom du tueur Mohammed Merah qui a assassiné trois enfants et un enseignant dans lle collège-lycée de confession juive Ozar Hatorah de Toulouse en mars 2012.

Avec 37 faits antisémites recensés en France en 2014, Toulouse est également la 4e ville de France en nombre d'agressions antisémites.

"Il ne s'agit pas d’une guerre des civilisations mais plutôt d’un choc des ignorances. C’est l’ignorance qui nous menace bien plus que les idéologies", affirme Hélène Bernard, rectrice de l’académie de Toulouse, à l’occasion d’une journée de formation organisée dans le cadre de "la lutte contre le racisme et l’antisémitisme dans l’école de la République". Pour elle, "il appartient à l’école de s’approprier et d’inventer des réponses efficaces". Pour cela, la rectrice veut "réarmer idéologiquement l’ensemble du corps enseignant et des cadres de l’Éducation nationale" et "reconstruire une culture à partir des bases philosophiques et juridiques". Un dossier pédagogique a été distribué à l'ensemble des enseignants présents.

des chefs d’établissement qui veulent éviter "de faire des vagues"

"Il a souvent été mis en avant que les jeunes ne se reconnaissent pas dans les valeurs de la République française et de la laïcité. Le rapport Obin [rapport sur les signes religieux dans les établissements remis en 2004] le disait déjà il y a dix ans", analyse Hélène Bernard. "Il n’est pas sûr que nous ayons su réagir comme il convenait", regrette-elle.

De son côté, Anne-Marie Revcolevschi, présidente du Projet Aladin, constate aussi "la volonté de mettre ces choses sous le tapis" de la part de certains chefs d’établissement, afin d’éviter "de faire des vagues". "Si vous continuez, prévient-elle, ce ne sont plus des vagues que vous allez devoir affronter mais un tsunami".

LA CRAINTE DES ENSEIGNANTS À ÉVOQUER CES SUJETS

"La connaissance critique et historique, qui ne cache rien permet de nous armer tous et d’armer nos collègues", affirme Philippe Joutard, ancien recteur des académies de Toulouse et Besançon et animateur de la journée de conférences. Plusieurs chefs d’établissement ont fait remonter le sentiment de désarroi des enseignants face aux comportements et aux questions de certains jeunes, lors de l’atelier réservé aux chefs d’établissement intitulé "laïcité, racisme et antisémitisme, questions vives et tensions dans la vie scolaire et dans l’enseignement". "Les enseignants les plus en difficulté sont ceux qui sont face à des élèves qui ne leur ressemblent pas et qui ont des difficultés à connaître d’autres réactions émotionnelles que la leur", témoigne la proviseur d’un lycée de l’agglomération toulousaine. "Il y a des craintes de certains enseignants à évoquer ce type de sujets", rapporte un IA-IPR qui souhaite "libérer la parole de ces professeurs".

Pour Jean-Pierre Obin, animateur de cet atelier, il faut" écouter les jeunes, les laisser dire des choses abominables puis être capable de leur apporter des réponses". Il insiste sur le fait qu’il n’y a "pas de réponse dans le cadre d’un enseignement hors-sol" et que "l’éducation morale et religieuse ne sera pas un enseignement qui répondra aux questions des élèves". L’auteur du rapport sur les signes religieux à l'école en 2004 fonde "beaucoup d’espoir" dans la formation des 1 000 formateurs à la laïcité, à condition qu’ils viennent de tous horizons, "qu’ils ne soient pas uniquement des profs d’histoire-géo ou de philosophie".

Jean-Pierre Obin estime aussi qu’il "faut faire vivre" les outils déjà disponibles, comme la charte de la laïcité et plaide en faveur d’une vie scolaire "scandée par des cérémonies" afin de "montrer concrètement ce qu’est la fraternité" et "faire vivre la communauté éducative". Pour l’ancien Igen, les établissements scolaires doivent trouver "comment faire vivre la communauté éducative", communauté "qui ne serait qu’une transcription palpable et locale de ce qu’est la communauté nationale".