Benjamin Stora: "Il faut enseigner l'histoire du Maghreb et de l'islam en France."


16/01/2015

Par Laurent Chabrun

Benjamin Stora, enseignant d'histoire, a dirigé, avec Abdelwahb Meddeb l'Histoire des relations entre Juifs et musulmans (Ed. Albin Michel). Il revient sur la manifestation d'unité nationale et la faible mobilisation des jeunes des quartiers pendant la marche républicaine de dimanche dernier. 

On a parlé d'unité nationale à propos des manifestations de dimanche, mais une bonne partie des jeunes des quartiers sont restés à distance de cet élan de protestation...

Je suis resté plusieurs heures à la manifestation de dimanche, à Paris. Et j'ai eu le temps de noter la faible présence des jeunes d'origine maghrébine dans le cortège, ou, plus généralement, des jeunes issus des banlieues. 

A vrai dire, je n'ai pas été étonné de cette absence dans ce moment particulier, car je constate depuis quelque temps une tendance chez ces jeunes à concevoir, à préférer une histoire qui se différencie de celle d'un récit homogène national. J'ai enseigné à Saint-Denis ou à Villetaneuse, où j'ai remarqué, progressivement, chez certains étudiants cet intérêt pour une histoire, datant de la colonisation, fondée sur ses origines personnelles, voire ses croyances, au détriment d'une vision plus large, et républicaine. 

Pour quelles raisons?

Beaucoup de facteurs s'entrecroisent. Citons d'abord l'individualisme montant, qui touche toute la société. Mais aussi la crise des partis politiques et des syndicats, ou encore la disparition des organisations qui socialisaient les minorités. Il n'y a plus de contrepoids collectif pour ces jeunes qui, seuls dans leur coin, vont se bricoler une idéologie. 

Par ailleurs, avec des millions de chômeurs et un avenir qui semble en panne, on peut comprendre que, dans les banlieues, certains cherchent des alternatives et les trouvent dans la religion... 

Que faire?

Je crois que nos enseignants, qui sont en première ligne face à ces relecture de l'histoire républicaine, ne sont pas assez armés pour faire face aux élèves qui reprennent des théories de prédicateurs, de falsificateurs ou qui développent une vision "complotiste". Il faut que nous comblions ce vide qui, sinon, sera occupé par des lectures "communautaristes". 

Mais, il y a actuellement un déficit de l'enseignement de l'histoire du Maghreb et de l'islam. La France doit aborder cette question de l'islam, qui est la deuxième religion dans notre pays. Mais comment traiter de la sécularisation de l'islam de France, alors que dans les pays musulmans, d'où sont originaires certains immigrés, cette question n'est toujours pas réglée et fait débat? C'est un défi majeur, auquel il nous faut nous confronter d'urgence.