Beate Klarsfeld : "Notre couple est un symbole"


Elle est allemande et protestante. Il est français et juif. En 1963 à Paris, quand Beate Künzel épouse Serge Klarsfeld, l’histoire se prend une gifle. Le chancelier allemand de l’époque, ancien nazi recyclé chez les Chrétiens-démocrates, s’en prendra une autre cinq ans plus tard et en public. Beate Klarsfeld signera là l’acte fondateur du combat que le couple n’a depuis jamais cessé de mener : retrouver les anciens nazis et collaborateurs et les traîner en justice pour les forcer à affronter leur passé.

Eux et les sociétés françaises et allemandes. Une cause qui semble aujourd’hui une quasi-évidence. Une lutte qui, dans les années 60-70, se heurtait à l’immobilisme des gouvernements et des peuples et à la volonté de ne pas rouvrir les vieilles blessures. De passage à Aix, vendredi, Beate Klarsfeld est revenue pour nous sur cinquante ans de militantisme.

Vous êtes venue au Mémorial du camp des Milles évoquer les "femmes debout". Y a-t-il eu une spécificité de la condition féminine dans votre combat contre les criminels de guerre ?
Beate Klarsfeld  : "Bien sûr, toute ma vie j’ai lutté en tant qu’Allemande non juive mais aussi en tant que femme. À commencer par la gifle (une claque en plein meeting à Kurt-George Kiesinger, ancien haut responsable nazi et chancelier allemand en 1968, Ndlr). C’était la gifle d’une femme de la jeune génération allemande et c’était beaucoup plus fort, je pense, que cette gifle n’ait pas été donnée par un garçon.

Émanant d’une femme, ça n’était pas la violence qui était en cause, même si ensuite, le juge a estimé que j’avais commis un acte violent, on était dans le symbole de la jeune génération qui s’oppose à la génération nazie qui, à l’époque en Allemagne, était partout, dans tous les ministères et jusque, et là c’était le comble, au chef du gouvernement allemand."

Car à l’époque, dans les années 60, la haute fonction publique allemande était encore nourrie des anciens cadres du IIIe Reich ?
B.K. : "Mais oui, les nazis étaient partout. Les Lischka, les Hagen, c’était des gens qui avaient des diplômes, c’était des universitaires et qui, après-guerre, avaient tout simplement continué dans un métier qu’ils avaient déjà eu avant, ou encore quelqu’un comme Heinrichsohn, qui avait étudié le droit, qui était devenu avocat et maire de sa ville (Bürgstadt, en Bavière, Ndlr).

Les Allemands ne voulaient pas donner des responsabilités aux jeunes éduqués. Ils ont pris ceux qui étaient déjà en poste avant… À l’époque, depuis ça a beaucoup changé, l’Allemagne n’affrontait pas son passé. L’idée c’était : il faut se remettre au travail et ne nous embêtez plus avec ça. Si un homme comme Kiesinger, qui était à la propagande nazie, pouvait devenir chancelier et candidat des Chrétiens-démocrates, vous imaginez comme tous les petits membres du parti nazi se sentaient en sécurité.

En plus, après la séparation de l’Allemagne en deux blocs, capitaliste (RFA, Ndlr) et communiste (RDA), pour nous à Berlin ouest, les ennemis n’étaient pas les anciens nazis, c’était les communistes. Il a fallu attendre le procès d’Eichman (ancien haut responsable SS, enlevé en Argentine, puis jugé et pendu en Israël en 1962, Ndlr) pour voir les consciences allemandes évoluer."

Et cette situation d’impunité des anciens nazis vous était insupportable ?
B.K. : "Mais oui, surtout quand je suis venue en France, en 1960, j’ai très vite rencontré Serge, dont le père était mort à Auschwitz, il m’a raconté son histoire. Et j’ai bien senti dans son entourage le ressenti envers les Allemands. Moi, pourtant, je n’avais rien à me reprocher, j’étais née en 39, mon père n’était pas un nazi. Je ne me sentais donc pas coupable.

Mais je me sentais responsable, historiquement et moralement, de ces crimes commis au nom du peuple allemand. En 63, je suis donc entrée à l’Office franco-allemand pour la jeunesse parce que je voulais aider à rapprocher les deux peuples. C’est finalement l’office qui m’a mise à la porte parce que j’avais publié plusieurs articles dans le journal Combat, où je dénonçais la situation avec Kiesinger…"

S’élever contre l’apathie, aller contre ceux qui ne voulaient pas rouvrir les blessures du passé, était-ce des choix difficiles ?
B.K. : "Bien entendu, j’ai d’ailleurs été en prison en Allemagne. On a essayé d’enlever Lischka, on a cassé les carreaux de ses bureaux. Mais chaque action illégale était faite parce que nous étions seuls, Serge et moi. Plus tard, les fils et filles (de déportés juifs de France, Ndlr) nous ont rejoints. On avait contre nous la société allemande, qui ne voulait pas affronter ça. Mais ces actions ont attiré l’attention en Israël, en France. Les gens se disaient ’Mais pourquoi ils font ça ?’.

Jusqu’en Allemagne, les choses ont commencé à changer. Les gens se demandaient pourquoi des Lischka étaient libres quand nous, qui luttions contre l’impunité des criminels nazis, nous nous retrouvions en prison. On a dû prendre cette méthode parce qu’on n’avait pas d’autres moyens et pas de moyens financiers non plus. On a finalement abusé la société allemande qui, après, ne pouvait pas faire autrement que de faire quelque chose, avec la pression de la France et d’Israël qui montait aussi.

Mais chaque action était accompagnée par un dossier énorme. Mon mari a travaillé dans les archives pour réunir les documents contre Lischka. Lischka, Hagen, les gens que nous avons mis face à la justice étaient des gens qui avaient donné des ordres, il y avait donc des centaines et des centaines de documents les concernant."

On parle là d’anciens nazis qui étaient restés en Allemagne, mais certains s’étaient réfugiés ailleurs dans le monde.
B.K. : "Oui, la plupart des anciens nazis étaient restés en Allemagne, mais Brunner (ancien SS, Ndlr) était en Syrie, Klaus Barbie, on a retrouvé sa trace au Pérou puis en Bolivie et on a finalement réussi à le faire revenir de force en France. On avait d’ailleurs (en 1972, Ndlr) planifié avec quelques amis comme Régis Debray d’enlever Barbie pour le ramener en France parce que rien n’arrivait et que le dictateur bolivien ne voulait pas l’extrader (cette opération n’ira pas au bout, Ndlr).

Mais ce sont des actions qu’on a payées : au moment de l’affaire Barbie, on a reçu un colis piégé à la maison, la voiture a sauté. Heureusement, le colis, on ne l’a pas ouvert et on l’a porté au commissariat et la voiture, elle a sauté la nuit, pas quand mon mari était dedans. Mais on s’engageait vraiment. J’ai manifesté en faveur d’Israël à un sommet des pays arabes à Rabat. J’ai aussi manifesté en Argentine pendant la dictature, contre les personnes qui disparaissaient, qu’on jetait à la mer. Je suis toujours allée sur place."

Le fait d’être une femme dans ces actions changeait la donne ?
B.K. : "Bien entendu. Ça aurait sans doute été encore plus dangereux, plus brutal, pour Serge. Mais de toute façon, on préparait minutieusement nos interventions. Quand on partait, on prévenait la presse, qui était là à notre arrivée. Mais il reste toujours la possibilité que celui qui vous arrête ne se contrôle pas et vous tue ou vous maltraite. Des dangers, il y en avait, mais si vous voulez faire quelque chose, vous vous engagez vraiment, vous ne pouvez pas l’éviter.

Ce combat à mener à travers le monde a-t-il été facilement accepté par vos enfants, Arno et Lida ?
B.K. : "Ça n’a pas toujours été facile. Mais j’ai eu la chance, surtout quand Arno était petit, d’avoir une belle-mère qui était là quand je devais partir, même si, certainement, elle n’était pas toujours ravie de me voir repartir. Je ne crois pas que mes enfants m’en veulent. Vous connaissez la carrière d’Arno. Il a commencé à manifester avec moi déjà contre Kiesinger en Allemagne. Arno s’est engagé à 100 % dans notre combat, à Serge et à moi, dans tous les procès contre Papon, Touvier.

Il a manifesté avec nous contre Waldheim en Autriche (ancien secrétaire général des Nations unies puis président de la République autrichienne, rattrapé par son passé d’officier dans la Wehrmacht). Finalement, je crois que l’exemple de ses parents l’a motivé. Quand Brunner a été condamné par contumace (pour la deuxième fois, en 2001, Ndlr), c’était la première fois que Serge, Arno et Lida, qui est avocate aussi, plaidaient ensemble. J’en ai été fière."

Votre couple, avec Serge, semble très complémentaire dans la lutte ?
B.K. : "Chacun agit selon son destin. Serge est juif, avec un père déporté. Il a toujours agi au nom de cela. Et moi, je suis une fille d’un peuple qui a commis énormément de crimes, qui a déclenché la 2e Guerre mondiale, qui est responsable de la mort de 6 millions de juifs. La symbolique de notre couple, avec ces deux passés, était donc très forte dans nos actions."

L’an dernier, vous vous êtes présentée aux présidentielles allemandes, investie par Die Linke (l’extrême-gauche allemande). C’est la reconnaissance de votre action en Allemagne ?
B.K. : "Il n’y avait évidemment aucune chance de gagner. Mais c’était quand même un accomplissement formidable auquel je ne pouvais pas m’attendre quand je me suis lancée en 1960."

Vous êtes revenue vendredi au Camps des Milles, vous y étiez présente lors de l’inauguration en septembre 2012. Que pensez-vous de ce mémorial ?
B.K. : "C’est un centre très intéressant, notamment parce que beaucoup d’élèves vont venir. C’est aussi important parce que la génération des fils et filles de déportés vieillit et qu’elle va disparaître. Mais il reste l’exposition (de l’association des Fils et filles de déportés, visible au mémorial, Ndlr), les livres que Serge a écrits sur le sort des juifs en France. Tout ce matériel restera à disposition."