Auschwitz, la douleur en partage


Jeune Afrique

Hamid Barrada

07/02/2011

Le 1er février, ils sont partis de Roissy à bord d’un avion spécial pour Cracovie avant de rejoindre les camps où s’est perpétré le génocide des Juifs. Le pèlerinage était organisé à l’initiative de la mairie de Paris, de l’Unesco et du Projet Aladin, qui, depuis 2009, se donne comme objectif de rapprocher juifs et musulmans, et de lutter contre le négationnisme qui prospère à l’abri des conflits du Moyen-Orient.

Étaient notamment du voyage Gerhard Schröder, l’ancien chancelier allemand ; Ely Ould Mohamed Vall et Nicéphore Soglo, anciens présidents de la Mauritanie et du Bénin ; Rama Yade, ambassadrice de France à l’Unesco ; Adama Sangaré et Simon Compaoré, maires de Bamako et de Ouagadougou. Les Marocains étaient venus en force : l’ambassadrice Aziza Bennani, représentant Mohammed VI ; André Azoulay, conseiller du roi et l’un des initiateurs du Projet Aladin ; Fathallah Oualalou, le maire de Rabat, ainsi que les édiles de Casablanca, Fès et Meknès ; des intellectuels, comme Abdellatif Laabi, Driss El Yazami, Mohamed Tozy et Driss Khrouz.

Verset du coran

Un moment fort : la cérémonie œcuménique. Le grand rabbin Israël Meïr Lau s’exprime en hébreu et en anglais. André Vingt-Trois, archevêque de Paris : « Ici, seul le silence constitue une attitude juste. » Enfin, d’une voix qui porte, Mustafa Ceric, grand mufti de Bosnie, entame son prêche (en arabe) comme dans n’importe quelle mosquée : « Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux… » Suit un verset qui assimile l’assassinat d’une âme à l’assassinat de toute l’humanité. L’émotion est à son comble, et pas uniquement parmi les musulmans.

La visite des camps avec leurs fils barbelés, leurs miradors et les cheminées des fours crématoires laisse une impression de malaise grandissant. On ne déambule pas impunément en ces lieux d’horreur absolue. Surtout, on a du mal à se représenter ce qui s’est passé ici. La Shoah reste abstraite, désincarnée. On s’accroche à ce qu’on a lu ou vu au cinéma. Si c’est un homme, de Primo Levi, ou Nuit et Brouillard, d’Alain Resnais, sont plus parlants que ce qu’on voit de ses propres yeux.

Il s’agit pourtant d’une visite guidée. Et ce sont des rescapés qui sont nos guides. Raphaël Esrail est entré en résistance au début de la guerre. Il fabrique des faux papiers. Arrêté, il se retrouve à Drancy, où une jeune fille lui confie ses deux frères (10 ans et 13 ans), enfermés avec elle. Ils n’échappent pas à l’extermination. D’un camp à l’autre, les horreurs se succèdent, ainsi que des miracles qui lui permettent de survivre et de retrouver la jeune fille de Drancy, qui deviendra son épouse.

Monticule de cheveux

Ginette Kolinka est également une rescapée. Elle nous montre des étendues vertes : « Il n’y avait pas d’herbe. S’il y en avait eu, je l’aurais mangée… Je ne garde aucune haine à l’égard des Allemands, mais j’en veux à ceux (anonymes) qui m’ont dénoncée. »

C’est au musée que la réalité insaisissable jusqu’à présent saute au visage. Derrière les vitres, ce que les suppliciés ont laissé. Ici, un tas de chaussures ; là des peignes, des boîtes à cirage. Un amoncellement de valises portant le nom et l’adresse de leurs propriétaires : Marta Kafka – Vienne. Un monticule de cheveux destinés à une usine de textiles. Plus loin, le ballot de tissu, rêche et brunâtre. L’horreur.

Retour à Paris avec une note d’espoir. La communion autour du souvenir de la Shoah a gagné tous les cœurs. La concurrence des mémoires et des souffrances s’est éteinte et nul n’a songé, d’un côté comme de l’autre, à se livrer à un marchandage des martyrs. La compassion ne se partage pas.