Par Abdelwahab Meddeb

L'un des symptômes principaux de la maladie de l'islam est le ressentiment. Ce ressentiment est particulièrement fort envers l'Occident et envers les juifs. Il affecte même les musulmans arabes laïques. Les prédicateurs et même les éditorialistes 'laïques' perçoivent les désastres qui ont frappé leur communauté à travers le prisme d'une xénophobie aigue. Ils ont inventé une conspiration imaginaire et l'ont attribuée à l'autre, qui joue le rôle de l'ennemi. Les erreurs collectives et les défauts des individus sont attribués à l'étranger qui serait fondamentalement mauvais et malveillant.
Quelle meilleure façon y a-t-il de ne pas assumer sa responsabilité après s'être débarrassé de sa culpabilité ? De ce point de vue là, les souffrances des musulmans seraient provoquées par l'Occident et Israël car leur succès est source de contrariété pour les musulmans, compte tenu de leurs propres échecs qu'ils sont incapables de reconnaître.
L'anti-judaïsme se mélange à l'anti-sionisme pour devenir une sorte d'antisémitisme, sans même que les musulmans se rendent compte que l'antisémitisme est importé de l'Occident...Dans une confusion générale on confond un débat théologique avec un débat politique qui est lui-même imprégné d'une perversion raciste. La blessure infligée par Israël à la conscience arabe reste exposée à toutes sortes d'infections putrides. Personne n'est épargné, pas même les esprits les plus ouverts et les moins extrémistes comme celui de Cheik Tantawi, l'une des voix raisonnables et qui font autorité au sein de l'islam officiel.
L'antisémitisme européen trouve ses racines dans l'existence supposée d'une conspiration juive ayant pour but de s'emparer du monde. Ce délire a inspiré Les Protocoles des Sages de Sion, dont la traduction en arabe est largement diffusée aujourd'hui.
On ne doit pas perdre de vue le fait que dans la tradition islamique l'anti-judaïsme s'exerçait à l'encontre des juifs qui étaient dans une situation inférieure et que cela s'exprimait de deux manières : ils étaient exilés, exclus de toute souveraineté, ou ils avaient un statut inférieur, celui de personnes appartenant au Peuple du Livre, une minorité tolérée sous juridiction islamique. Mais l'antisémitisme actuel concerne des juifs qui ont repris leur souveraineté sur Israël en ayant presque entièrement quitté les sociétés arabes et islamiques où ils vivaient. Cet antisémitisme concerne donc des juifs qui sont absents, que personne ne connaît et dont la présence ancienne a été oubliée. Autrement dit, cette haine s'exerce contre des juifs imaginaires et est entretenue par des séquences télévisées qui montrent un pouvoir militaire féroce qui tue de sang-froid des frères désarmés qui en sont réduits à lancer des pierres.
C'est pour cette raison que dans la lutte contre l'antisémitisme en islam il faut restaurer le souvenir d'une coexistence qui fut amicale entre juifs et Arabes, sans cacher les événements qui se sont produits au début de l'histoire islamique.
Il y a beaucoup d'exemples de ces relations qui furent amicales entre juifs et Arabes. Ibn Arabi (un philosophe arabe né en 1164 à Murcia et mort à Damas en 1240) reliait le mot 'juif' (Yahudi) au mot 'hudan,' qui signifie ' de bon conseil' parce que ces deux mots se ressemblent en arabe. Et les juifs étaient considérés comme des hommes pieux qui ne dévient pas d'un chemin fait de droiture. Les nombreux chefs-d'œuvre écrits au Moyen-âge l'ont été en arabe par des auteurs tels que Moïse Ben Ezra, Yehuda Halevi et Maïmonide.
* Abdelwahab Meddeb est un écrivain, poète et animateur de radio franco-tunisien. Il enseigne la littérature comparée à l'Université Paris X.



