Après New York, la Ville de Paris inaugure un espace au nom d'Elie Wiesel


28/06/2017

PAR Michaël de Saint-Cheron  

Après l'inauguration le 14 juin à New York, dans le quartier de l'Upper West Side, d'une Elie Wiesel way, près d'un an après sa mort, voici que la Maire de Paris et le maire du 3e arrondissement, Pierre Aidenbaum, vont inaugurer le 29 juin 2017 , le square du Temple « Elie Wiesel », face à la mairie. Le projet a été porté avec opiniatreté par Pierre Aidenbaum et son équipe, avec le soutien entier d'Anne Hidalgo.

L'équipe de la mairie du 3e, depuis Pierre Aidenbaum jusqu'à sa directrice de cabinet, Sabrina Boussouar, avait prévu en fin de journée un colloque en deux parties, avec en fin de soirée quelques témoignages de messagers d'autres mémoires, d'autres tragédies, pour donner une force et une présence aux combats de Wiesel, tandis qu'avec Marc Knobel, directeur des études du CRIF, nous avions proposé d'intituler le petit colloque :« Elie Wiesel : la culture contre la barbarie ».

Les susceptibilités de certains, qui ont pu se croire, à tort, dépossédés de l'apanage de la pensée et de l'oeuvre d'Elie Wiesel, ont fait chavirer le projet. Mais une œuvre, un auteur, appartiennent à tous et l'on ne peut que saluer ceux qui veulent la faire fructifier, en dehors des sentiers mille fois rebattus...

Restera donc l'honneur de Pierre Aidenbaum et d'Anna Hidalgo, d'avoir maintenu dans les rues de Paris le nom de l'écrivain, grand humaniste et intellectuel, Elie Wiesel.

Elisha, son fils unique, devant son cercueil à New York, le 3 juillet 2016 , avait dit :

« Je pensais que j'étais prêt pour cela. Je pensais m'y être préparé intérieurement. [...] Mais je n'étais pas prêt. Les journaux étaient prêts, vous les avez vus hier. Mais je n'étais pas prêt. »

Nous qui sommes un peu ou beaucoup ses frères, parfois ses fils spirituels, ses disciples, ses amis de longue date, avons appris, voici un an à quelques jours près, la nouvelle de sa mort comme la foudre, bien que préparés. Nous avons mis des mois à nous dire qu'il nous avait quittés pour de bon.

Je voudrais juste dire quelques mots ici sur le rôle de la France et de la culture dans le travail et l'œuvre de notre grand ami. La France dans sa formation et par sa culture. Si la culture fut pour Elie une arme contre la barbarie, l'enseignement le fut plus encore, lui qui fut professeur quarante années durant aux Etats-Unis, puis professeur invité dans tant d'universités prestigieuses.

Après son prix Nobel de la paix en 1986, le président de la République française François Mitterrand, lui confia en 1992 la présidence de l'Académie Universelle des Cultures. C'est alors qu'Elie Wiesel eut une noble idée : susciter des colloques dans le monde entier sur l'anatomie de la haine. Pour lui, l'enseignement était la meilleure arme contre la barbarie et d'abord contre la haine. Avec Umberto Eco et d'autres membres de l'Académie universelle des cultures, il avait eu l'idée d'établir un livre virtuel puis sur papier, qu'ils feraient traduire en 20, 30 ou 100 langues, pour le distribuer gratuitement dans des milliers d'écoles de par le monde. Ce livre serait destiné à combattre l'intolérance, le fanatisme, la haine de l'autre, en apprenant à des millions d'enfants que l'autre leur est semblable et égal en toute chose et que vouloir détruire l'altérité de l'autre est une façon de se détruire soi-même. Un manuel pour la paix diffusé à des dizaines de millions d'exemplaires dans le monde pour transmettre à autant de millions de collégiens et de lycéens les bases d'une éthique contre la haine de l'autre, toute forme de racisme, d'antisémitisme, de xénophobie, aurait pu au regard d'Elie Wiesel détruire les racines de la haine autant qu'il serait possible à ces jeunes de toutes races, de toute croyance ou non croyance... Voici comment cet écrivain universel, témoin d'une des plus grandes barbaries de tous les temps, entendait par la culture et l'enseignement lutter contre la haine de l'autre. Mais tant de problèmes financiers, politiques, idéologiques d'un pays à l'autre, rendirent vite le rêve quasi impossible. Ce fut un vrai, un puissant rêve pour rapprocher les hommes et les femmes de ce monde.

Il nous reste son œuvre avec ce chant intérieur qui nous habitera longtemps, jusqu'au dernier jour. Pourtant la question n'est pas à propos de nous qui l'aurons entendu, connu, lu de son vivant, mais elle est toute entière pour les jeunes générations qui ne l'auront jamais entendu, puis ceux qui viennent au monde depuis sa mort. Comme professeur, comme écrivain reçu dans de fort nombreuses universités, il a pu parler à des milliers de jeunes et je ne doute pas que son empreinte sera durable chez l'un ou l'autre d'entre eux.

En avril 2009, il fut reçu avec Simone Veil, au Centre universitaire de la Méditerranée (CUM), à Nice, pour parler à une centaine de jeunes lycéens, collégiens. Il conclut son intervention par ses mots qui résonnent toujours en moi avec autant de force :

« Vous les jeunes, je vous dirai quelque chose : Accrochez-vous aux questions, car les questions unissent les hommes. Il n'y a que les réponses qui les divisent. »

Cet humble fils de commerçants juif d'un shtetl des Carpates devenu écrivain, professeur d'université, docteur honoris causa d'au moins deux cents universités, prix Nobel de la paix, interlocuteur «des grands de ce monde», n'a jamais oublié d'où il venait ni bien sûr ce à quoi il a dû son destin incroyable. Sa vie est un exemple de volonté, d'intelligence, portées par son charisme et par la chance. Oui, Elie Wiesel croyait ou parfois désespéranit de croire que la culture a encore droit de cité contre la barbarie.