Amérique latine: la prochaine frontière dans les relations judéo-musulmanes


par Walter Ruby

25 mai 2012

L’histoire des juifs et des musulmans d’Amérique latine remonte à loin. On a trouvé des preuves indiquant que juifs et musulmans fuyant l’Inquisition ont accompagné les explorateurs espagnols et portugais lors de leurs voyages menant à la découverte des Amériques aux 15ème et 16ème siècles. Ces deux communautés ont connu une croissance à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, en raison de l’immigration massive des juifs d’Europe de l’Est et des musulmans des pays arabes.

Les entrepreneurs juifs et musulmans sont depuis longtemps le moteur de l’économie de pays tels que le Brésil ou l’Argentine, et dans une moindre mesure, l’Uruguay, le Chili et d’autres pays d’Amérique latine, et ont souvent entretenu des relations de coopération professionnelle ou personnelles les uns avec les autres.

Toutefois les leaders des deux communautés n’avaient jusqu’à récemment déployé que peu d’efforts pour construire des liens entre ces deux groupes. L’une des explications pourrait être que les communautés musulmanes d’Amérique latine sont principalement originaires de pays arabes et comprennent des Libanais, des Syriens et des Palestiniens, qui ont tendance, par rapport aux musulmans originaires de pays non-arabes, à être plus méfiants à l’idée d’engager des relations avec la communauté juive, en dehors du prisme du conflit israélo-palestinien.

Cependant, à la suite des événements du 11 septembre 2001, cette méfiance a commencé à diminuer. Les leaders communautaires arabes et musulmans se sont de plus en plus inquiétés du danger de l’islamophobie grimpante, alors que les leaders juifs d’Amérique latine se sont sentis vulnérables après une série d’incidents antisémites majeurs et particulièrement médiatisés. Les deux groupes ont alors commencé à tendre la main l’un vers l’autre, réalisant qu’entretenir de bonnes relations présentait un intérêt commun.

C’est cette prise de conscience qui a amené quatorze leaders juifs et musulmans, provenant de cinq pays d’Amérique latine et de deux îles des Caraïbes, à accepter l’invitation à participer à une rencontre de leaders juifs et musulmans d’Amérique latine à Washington, DC, invités par la « Foundation for Ethnic Understanding (FFEU) » et la « Islamic Society of North America (ISNA) » (la Société islamique d’Amérique du Nord). Les deux organisations ont initié cette rencontre avec pour intention de présenter aux leaders musulmans et juifs d’Amérique latine les efforts innovateurs de renforcement des relations entre musulmans et juifs d’Amérique du Nord et d’Europe auxquels la FFEU et la ISNA ont participé depuis 2007.

En mars dernier, après deux jours de réunions avec des autorités américaines de haut niveau et d’importants leaders musulmans et juifs américains, les membres de la délégation d’Amérique latine sont retournés chez eux, au Brésil, en Argentine, au Pérou, en Equateur, en Uruguay, à la Barbade et à Sainte-Croix, s’engageant à lancer le processus du dialogue et de la coopération entre les communautés musulmanes et juives dans toute l’Amérique latine.

Ces leaders ont également accepté de participer pour la première fois, au mois de novembre prochain, au « Weekend of Twinning » (Weekend de jumelage), un événement global judéo-musulman, sponsorisé par la FFEU et l’ISNA et qui se tient chaque mois de novembre depuis 2008. En novembre 2011, plus de 250 mosquées, synagogues et autres organisations musulmanes et juives ont collaboré à l’organisation de rencontres individuelles dans des villes à travers l’Amérique du Nord, l’Europe et d’autres régions du monde.

Bien que tous les participants juifs et musulmans d’Amérique latine s’accordaient à dire qu’ils allaient au-devant d’obstacles érigés par des membres de leurs différentes communautés respectives, membres suspicieux à l’égard de coopérations avec « l’autre », tous reconnaissaient qu’il était dans l’intérêt des deux collectivités de mettre sur pied une communication durable. Ceci était retranscrit dans un communiqué commun issu à la fin de la rencontre et stipulant l’engagement pris en faveur de la construction de « solides relations judéo-musulmanes dans nos pays et nos communautés et montrant à nos peuples et au monde que les musulmans et les juifs peuvent travailler ensembles, de façon fructueuse, pour le bénéfice de tous, tout en tissant des liens d’amitié et de confiance.»

Selon le cheikh Mohammed Youssouf Hallar, d’Argentine, Secrétaire général de l’«Islamic Organization for Latin America and the Caribbean » (l’Organisation islamique d’Amérique latine et des Caraïbes), « cette mission est très importante pour l’avenir, car elle va entamer un processus de renforcement des liens non seulement entre les participants à la rencontre, mais entre les communautés musulmanes et juives à travers toute l’Amérique latine et les Caraïbes ».

Le rabbin Daniel Goldman, de Buenos Aires en Argentine, a émis un commentaire similaire, déclarant que les deux groupes doivent avoir « un but commun », à savoir « être solidaires afin de lutter contre l’islamophobie, l’antisémitisme et toutes formes de bigoterie. »

De façon générale, un sentiment clair circulait parmi les participants : la création de relations judéo-musulmanes fructueuses en Amérique latine est loin d’être la « mission impossible » que certains prétendaient. En fait, ils ont montré un optimisme prudent, déclarant que beaucoup au sein de leurs communautés respectives pourraient être inspirés par la prise de conscience qu’une consolidation des relations judéo-musulmanes serait une situation gagnante pour les deux communautés ainsi que pour les différentes sociétés d’Amérique latine dans lesquelles les juifs et les musulmans vivent côte à côte.

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* Walter Ruby est journaliste et directeur du programme des relations entre juifs et musulmans à la Fondation pour l’entente ethnique.