» Accueil » In Focus » Pourquoi le Projet Aladin ?


 

Discours de Mme Anne-Marie Revcolevschi lors de la réunion des Etats Généraux Culturels Euro-méditerranéens

Atelier 1

Histoire, mémoire et patrimoine

5 novembre 2008 Marseille

Quelques mots d'introduction pour me présenter brièvement. Après avoir enseigné quinze ans la littérature française, j'ai passé quinze autres années à nouer et développer, au sein du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche,  les relations des chercheurs et des étudiants de France et d'Europe, du Maghreb, de Chine, du Japon, du Brésil et de l'Inde et des Etats-Unis. J'étais et reste convaincue que la connaissance des autres et de nos cultures, voisines ou différentes, permettait de résoudre, ensemble et mieux,  les problèmes auxquels sont confrontés les sciences exactes et les sciences humaines. J'étais et reste persuadée que ces échanges sont le socle nécessaire, mais évidemment pas suffisant, pour  faire prévaloir le dialogue, les compromis  et donc la paix, sur la logique des affrontements et des conflits.

Et voilà que depuis  sept ans, je dirige, à présent, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (la FMS), fondation d'utilité publique, créée en 2000, et dont la dotation provient pour l'essentiel de ce qu'on appelle des  fonds restés en déshérence depuis la guerre 39/45, des fonds ayant appartenu à des juifs déportés de France et qui ne pouvaient donc leur être restitués. Comme son nom l'indique, la FMS soutient des projets liés à l'histoire de la Shoah,  aux survivants, anciens déportés ou orphelins qu'il faut aider mais aussi des projets de recherche ou œuvres  audiovisuelles liés à d'autres génocides comme celui des Tziganes, du Rwanda ou du Cambodge, enfin des projets favorisant le dialogue interculturel et interreligieux et une meilleure connaissance du judaïsme à destination de tous, juifs et non juifs.

Jamais, en acceptant alors cette fonction, je n'aurais pensé être violemment confrontée à la négation de la Shoah.  Certes, nous avions vu en France et en Grande Bretagne quelques tentatives négationnistes,  au demeurant punies par la loi, mais elles émanent de certaines franges de l'extrême droite et franchement, nous les considérions sans grande importance.  Aux Etats Unis, ce négationnisme est mieux organisé, il se répand ailleurs mais, aux Etats Unis-même, il ne prend pas. Nous étions et restons, en revanche surtout préoccupés par les phénomènes de banalisation et par la difficulté de transmettre l'histoire de la Shoah, notamment et depuis peu, dans des milieux où la question des conflits mémoriels a surgi, nous invitant alors à y réfléchir intelligemment, tous ensemble, afin d'en montrer la vanité, dans le respect de l'histoire de chacun.

Mais le négationnisme, franchement non, cela ne nous semblait pas un enjeu ! Jusqu'à ce que ..... jusqu'à ce que nous prenions conscience qu'il s'agissait, dans certaines sphères du monde arabe et plus largement musulman, d'une lame de fond qui, même si nier la Shoah avait été conçu au départ comme un outil politique d'instrumentalisation lié au conflit israélo-palestinien,  il était en train de devenir, pour des millions de personnes,  une réalité : « la Shoah était une invention des juifs »  !! Jusque dans un amphi universitaire  de Nice où un étudiant  d'origine maghrébine, interpella, en toute bonne foi, un professeur en lui demandant  « si franchement il y croyait : sans doute les juifs avaient -ils disparu mais on savait bien qu'ils avaient été envoyés à Madagascar .... »

Ce constat était effrayant.  Il convenait donc d'y faire face en distinguant clairement ce qui était de l'ordre du conflit israélo-palestinien de la vérité historique  dont nous ne pouvions accepter le déni, quel qu'en soit le prétexte.

Nous avons alors été directement confrontés à la question de la langue à utiliser, en découvrant d'abord que face à la désinformation qui se diffusait par les medias et l'internet, il n'existait pratiquement pas de livres ni de documents sur l'histoire de la Shoah ni en arabe ni en persan ni en turc.  Comment reprocher alors à ces nombreux musulmans, éloignés géographiquement, historiquement et culturellement  de cette histoire européenne,   de ne pas connaitre ces faits d'histoire et de croire ce dont certains journaux, sites, livres ou médias de masse les abreuvent ?

La réalité est encore plus préoccupante ; une simple recherche en tapant le mot "juif" ou « holocauste »  sur Google en arabe ou en persan oriente l'internaute sur une multitude de sites négationnistes remplis de stéréotypes et de mythes de nature  antisémite. Si l'on sait aussi  que plus de 50,000 exemplaires de Mein Kampf, en langue turque, ont été vendus en Turquie en quelques semaines en 2005, et que depuis cette année-là,  575 ouvrages violemment antijuifs et négationnistes ont été édités en arabe et en persan et distribués partout dans le monde arabo-musulman, je pense que vous comprenez notre préoccupation.

A notre inquiétude devait d'ailleurs s'ajouter très vite un autre constat, inquiétant et qui vous est familier : l'ignorance largement répandue des européens de ce qu'est la culture des pays musulmans ; à laquelle on peut ajouter l'ignorance réciproque des jeunes générations de musulmans et de juifs quant à  la culture de l'autre.  Constat affligeant si l'on pense aux siècles de coexistence des juifs et des musulmans dans les pays arabes, en Turquie et en Iran, notamment. Nous faisions face clairement au « choc des ignorances » !  

C'est ainsi qu'est née l'idée du projet Aladin,  soutenu aujourd'hui déjà par plus d'une centaine de personnalités musulmanes, soucieuses de combattre ensemble l'ignorance, les mythes destructeurs vecteurs de haine, les conflits de mémoire et le négationnisme,   afin, au contraire de reconstruire des ponts culturels  et intellectuels  entre les rives de la méditerranée et plus largement vers le monde musulman.

Qu'il me soit permis, à cette occasion de remercier ces nombreuses personnalités musulmanes, universitaires, hommes politique, hommes de foi, qui ont considéré que nier la Shoah était non seulement une insulte à la mémoire des victimes  mais que c'était indigne de l'Islam et de ses valeurs.

Quel est donc le projet Aladin ?  Il consiste d'abord dans la création d'un site multilingue en arabe, persan, français, anglais, et bientôt en turc  qui explique de façon simple  ce qu'a été la Shoah, ce que sont les Juifs et quelles ont été les relations entre les juifs et les peuples musulmans, au cours de l'histoire, en essayant de répondre aux questions traditionnelles  généralement posées.

Ce site s'accompagne de la réalisation de la Bibliothèque  numérique  Aladin  où les adhérents pourront télécharger gratuitement des livres de référence sur la Shoah traduits en arabe et en persan ; les premiers sont des classiques, comme « le Journal d'Anne Frank », « Si c'est un homme » de Primo Lévi, « Hitler et les Juifs» de Philippe Burrin et « Sonderkommando » de Shlomo Venezia. Nous espérons ajouter d'autres livres sur ces sujets et d'autres sujets proches sans exclure la possibilité, à moyen terme, d'y faire figurer des traductions d'œuvres arabes et persanes afin de familiariser les lecteurs occidentaux avec la littérature,  la civilisation et culture de ces sociétés.

Nous avons noué plusieurs contacts encourageants avec de nombreux gouvernements arabes et musulmans afin d'explorer les voies d'une coopération possible, que ce soit lors de la Conférence euro-méditerranéenne des ministre de la Culture d'Athènes  en mai 2008 , ou à Madrid, en juillet dernier, lorsque nous avons été invités par le gouvernement d'Arabie Saoudite à la Conférence mondiale du Dialogue; nous avons également établi des contacts encourageants avec  plusieurs personnalités de Jordanie, d'Egypte, du Maroc, de Turquie et du Qatar.

Mais pour réussir ce projet, nous avons, avant tout, besoin de vous,  besoin du relai de votre autorité d'historiens, d'universitaires, d'enseignants. Car nous sommes conscients des difficultés, des résistances  que nous allons rencontrer.

Il y a tous ceux qui, sur le terrain du négationnisme et de l'antisémitisme, vont nous interpeller en nous  ramenant au conflit moyen oriental : résolvez le conflit et on n'en parlera plus !!

A ceux là nous répondrons que nous ne sommes pas des politiques, que nous souhaitons évidemment que ce conflit s'achève en assurant aux deux peuples, palestinien et israélien, enfin des conditions de paix et de sécurité, et des conditions de vie enfin décentes et prospères au peuple palestinien.... Mais que la non résolution de ce conflit ne justifie en aucune manière qu'on nie l'extermination dont furent victimes  six millions de Juifs en Europe dont un million et demi d'enfants.  

Il y a ceux qui nous diront que la société civile a bien peu d'importance par rapport aux Etats et aux puissances financières. A ceux là nous répondrons que nous avons au contraire confiance dans la société civile mais à condition qu'on la respecte, qu'on l'instruise, qu'on ne la trompe pas.

Pour conclure brièvement, en Janvier prochain, à la veille du 27 janvier, date décidée par l'Assemblée Générale des Nations Unies comme la journée internationale de commémoration de l'holocauste et  des crimes contre l'humanité,  nous allons emmener, une délégation de maires, de parlementaires, d'universitaires et d'intellectuels de plusieurs pays musulmans et européens à  Auschwitz. La délégation sera conduite par Mme Simone Veil and Mr. Bertrand Delanoë, Maire de Paris.

Mesdames et Messieurs, il y a des lieux, en effet, qui lorsqu'on s'y trouve, demandent peu de commentaires. Le camp d'Auschwitz-Birkenau est de ceux là ; non seulement c'est ici que la barbarie humaine a atteint son paroxysme, mais c'est aussi le lieu de méditation ultime : tout homme, quelle que soit sa culture ou sa religion, qui veut un moment réfléchir sur la condition humaine et la capacité de l'homme à faire le mal ou le bien, doit s'arrêter quelques moments à Auschwitz.

Cette expérience, je l'ai vécue, bien avant que je prenne mes fonctions actuelles.  Et c'est probablement parce qu'à Auschwitz, je me suis recueillie face aux cendres d'une partie de ma famille assassinée, qu'au moment de la guerre au Kosovo, la tête pleine des images de Srebrenica et des destructions de Sarajevo,  j'ai convaincu le Ministre de l'éducation nationale de l'époque, Claude Allègre, aujourd'hui conseiller du président Sarkozy, d'aller porter secours aux centaines de milliers de Kosovars ; et plus particulièrement aux enfants,  réfugiés dans des camps, en Albanie. Evidemment ces camps n'étaient pas des camps d'extermination et courte a heureusement été leur durée ; mais la détresse des mamans comme la joie des enfants étudiant dans des écoles de fortune,  a été pour moi et l'équipe qui m'accompagnait, la preuve que chacun peut remédier aux souffrances d'autrui, même s'il ne le connait pas, simplement parce qu'il fait partie de la même humanité.

Mesdames Messieurs, l'Union pour la Méditerrané  est une grande chance qui nous est offerte et qu'il nous appartient de construire pour  les jeunes générations. Mais nous devons être prêts à dire l'Histoire telle qu'elle a eu lieu si nous voulons que l'Histoire avance. Il nous faut nous écouter,  nous entendre,  nous connaitre ; alors nous pourrons nous comprendre et ne plus retomber dans les écueils du passé. Nous souhaitons que le projet Aladin y contribue. Mais c'est avec vous que nous pourrons y parvenir.

Je vous remercie pour tous les commentaires et les soutiens que vous pourrez nous apporter.