Le Rabbin Daniel Farhi : ‘Reconnaître le malheur de l’Autre est la voie pour la paix’

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08/03/2010

Réalités on Line

Zyed Krichen

Le projet Aladin vise, à travers des traductions et des débats, à faire connaître au monde arabo-musulman le génocide des Juifs perpétrés par les nazis lors de la Seconde guerre mondiale et maintenant connu sous son appellation hébraïque 'La Shoah'.

Daniel Farhi est l'un des dirigeants spirituels du judaïsme libéral en France. Il est également l'auteur de plusieurs livres dont "Anthologie du judaïsme libéral" coécrit avec Pierre Hairt en 2007 (ed. Paroles et Silences) et "Au dernier survivant" Albin Michel-2008.
Nous avons profité de son récent passage à Tunis, dans le cadre du lancement du projet Aladin, pour l'entretenir de toutes ces questions qui sont souvent au cœur de l'incompréhension entre les Juifs et les Arabo-musulmans.

Vous êtes l'un des chantres mondiaux du judaïsme libéral. Quelles sont les différences fondamentales de ce courant avec le judaïsme traditionnel ?


Le judaïsme libéral est un courant qui se tourne davantage vers la modernité. Il est né au début du 19ème siècle en Allemagne. Face à la "surinflation" du rituel juif hérité des grands rabbins talmudiques de l'époque romaine, le judaïsme a une certaine forme d'origine beaucoup plus souple. Sur le domaine de la liturgie et en prenant acte que la plupart des Juifs dans le monde ne parlent plus l'hébreu ou ne le comprennent plus, le judaïsme libéral a introduit dans les offices religieux des prières dans la langue du pays.

Sur les grandes questions sociales, où se situent vos divergences?

Les réformes les plus importantes se situent au niveau des statuts juridiques, là où le judaïsme libéral apporte un certain nombre de modifications. Il faut reconnaître que dans la Bible comme dans toute la Loi juive, le statut de la femme est très inférieur. Une femme n'a pas le droit de témoigner. Elle n'a pas le droit d'être comptée dans le quorum nécessaire pour faire un office religieux. Dans la Loi juive il y a beaucoup de discriminations contre les femmes. Lutter contre ces inégalités est un axe essentiel de notre message. Nous disons que la femme doit pouvoir accéder même aux fonctions religieuses et ainsi nous avons des femmes rabbins.

Que représente le judaïsme libéral aujourd'hui ?

Le judaïsme libéral est très représenté dans le monde anglo-saxon. Aux Etats-Unis c'est le mouvement religieux le plus important, mais vis-à-vis des autorités orthodoxes, que ce soit en Israël ou en rance, il y a peu de collaboration. Le rabbinat orthodoxe est très dur et très ritualiste.

Le projet Aladin veut faire partager au monde arabo-musulman la mémoire de la Shoah. Que voulez-vous dire aux Arabo-musulmans par ce projet ?


Je parle à titre personnel. Je me suis rendu souvent en Israël où j'ai rencontré beaucoup de Palestiniens et d'Arabes avec lesquels j'avais eu des échanges très fraternels. Quand je leur parlais de la Shoah ils me répondaient : vous n'avez pas le monopole des catastrophes. Nous aussi nous avons notre Nakba (l'occupation de la Palestine par Israël). Mes amis Musulmans me disent toujours : reconnaissez que la création de l'Etat d'Israël a été pour nous une catastrophe. Moi je dis que oui, même si tous les Juifs ne sont pas d'accord avec moi, mais je ne peux pas dire que la Nakba et la Shoah sont équivalentes. Je crois que c'est à nous, les Juifs de faire l'effort de comprendre qu'il faut qu'il y ait réciprocité. On ne peut pas dire : on va enseigner la Shoah au monde arabo-musulman parce qu'il ne la connaît pas, et nous, en contre partie, on n'est pas prêt à écouter ce que les Arabo-musulmans ont à nous dire. Je pense que nous ne considérerons jamais la Nakba selon l'optique palestinienne, c'est-à-dire comme un jour de deuil pour les Juifs intra-religieux qui ne reconnaissent pas l'Etat d'Israël.

Comment concevez-vous concrètement cette réciprocité ?

Je me suis engagé dans la démarche du projet Aladin parce que pour moi il est impératif que les Arabo-musulmans connaissent la Shoah. Cela leur permettra de comprendre, un tant soit peu, l'obsession sécuritaire de l'Etat d'Israël. En revanche les Juifs se doivent aussi de comprendre le malheur qui a frappé les Palestiniens. C'est cela le sens de ma démarche. J'ai été à Gaza il y a quelques années. Le spectacle, pour moi, a été lamentable. En dehors de quelques rues centrales qui ont l'air à peu près normales, le reste n'est pas humain. De même qu'il faut aller sur le lieu d'Aushvitz, de même qu'il faut aller sur certains lieux de souffrances. Je n'établis pas de parallèle, mais je crois qu'il n y aura de réciprocité que le jour où les Juifs et les Israéliens reconnaitront la souffrance des Palestiniens.

Vous dites les Juifs et les Israéliens... vous pensez qu'il y a des différences fondamentales entre les catégories ?

La confusion entre le monde juif et le monde israélien était peut-être de mise il y a deux ou trois décennies, mais elle ne l'est plus. Il y a beaucoup de gens qui, tout en étant absolument attachés indéfectiblement à l'existence de l'Etat d'Israël, sont extrêmement critiques, pour ne pas dire davantage, vis-à-vis de la politique israélienne et notamment celle du gouvernement actuel et des implantations qui rendent impossible une négociation et une paix. Malheureusement quand il y a eu des espoirs de paix, il s'est trouvé des intégristes musulmans pour tuer Anouar Sadate et un intégriste juif pour tuer Itzhak Rabin. Quand il n'y a plus de place que pour les intégrismes, c'est désespérant. Pour moi le projet Aladin est une façon d'établir un pont à travers des souffrances communes. Ce projet devrait aussi prévoir une prise de conscience du monde juif pour aller vers la connaissance de la mémoire de l'autre.

Pourquoi, selon vous, les Arabo-musulmans ne sont pas suffisamment sensibilisés à la mémoire de la Shoah ? Serait-ce de la simple ignorance ou le fait qu'elle légitime, moralement, l'Etat d'Israël ?

Les deux à la fois. Les Musulmans ne peuvent pas ne pas établir le lien entre la Shoah et la création de l'Etat d'Israël. Pour nous c'est un lien que nous refusons complètement. Le sionisme est né à la fin du 19ème siècle et les premières colonies juives ont été créées en 1880 en Palestine. De toute façon l'Etat l'Israël serait né, peut-être un peu plus tard s'il n'y avait pas la Shoah, car il est vrai que l'Organisation des Nations Unies était très marquée par ce qui s'était passé et beaucoup de nations avaient un sentiment de culpabilité et ont hâté la naissance de l'Etat d'Israël par le vote du partage de la Palestine en 1947, mais ce n'est pas un lien de cause à effet.

Monsieur le rabbin, s'il n'y avait pas eu la Shoah et cette culpabilité des grandes puissances occidentales et si l'on avait dépassé de quelques années la proposition de la création de l'Etat d'Israël, le contexte des années 1950 avec les lutte anticoloniales auraient probablement empêché la réalisation de ce projet... Ainsi il n'est pas illégitime de penser qu'il y a eu, historiquement, une relation de cause à effet entre la Shoah et la création de l'Etat d'Israël...

Je ne peux pas m'inscrire en faux contre ce que vous dites. Maintenant, avec la politique fiction on peut refaire l'histoire du monde. A côté de cela on peut comprendre, et tout Juif honnête le comprend, que le monde arabo-musulman se voit, en quelque sorte, payer la fautes du monde chrétien et il considère ainsi le petit Etat d'Israël comme une verrue occidentale au sein du monde arabe.
Quand je vois les vieilles maisons palestiniennes, majoritairement habitées aujourd'hui par des Israéliens. Ces hommes et ces femmes y ont vécu des générations et en bon entente avec les Juifs avant l'entame du processus de la création de l'Etat d'Israël. Du jour au lendemain ces magnifiques demeures familiales, qui ont tant d'histoire, ont été abandonnées et reprises par d'autres. Je comprends que ce soit un arrachement et qu'on puisse dire : on est venu et on m'a pris ma terre et ma maison. C'est pour cela que j'ai de la sympathie pour la cause des Palestiniens et pour leur sort. La solution peut paraître très simple : s'asseoir et négocier, mais il faudrait déjà qu'Israël arrête toutes les implantations. On ne peut pas parler de paix et continuer d'annexer des territoires. Là il y a un vrai problème.

Comment jugez-vous globalement la politique de l'Etat d'Israël ?

Depuis sa création l'Etat d'Israël a été obligé de se défendre. Il y a eu ce que nous appelons la guerre d'indépendance qui s'est soldée par un armistice assez désastreux pour les Palestiniens. Il y a eu ensuite plusieurs guerres que je considère comme des guerres de défense et surtout celle des Six Jours de 1967 avec les incantations de Nasser pour détruire Israël et celle de 1973 puisque c'est en plein Kippour (Carême juif) que les attaques sont arrivées. Mais depuis la guerre du Liban en 1982, il y a eu quelque chose qui n'est plus de l'ordre de la défense. Dans la Bible ou fait la différence entre les guerres de défense et les guerres de conquête. On reprochait au Roi David d'avoir fait des guerres qui n'étaient pas indispensables. Durant ce dernier quart de siècle, l'Etat d'Israël a fait des guerres qui n'étaient pas indispensables.

En 1982 j'avais publié un article dans "Libération", qui a été d'ailleurs très critiqué par la communauté juive, que j'ai intitulé "Les chars d'Israël et les cèdres du Liban". Dans la Bible les Cèdres du Liban évoquent toute la coopération qu'il y a eu entre le Roi du Liban et le Roi Salomon pour la construction du Temple.
Il me semble qu'il y a eu un virage à ce moment-là. L'attitude d'Israël est passé de la défensive à l'offensive. C'est cela qui fait qu'il est très difficile pour beaucoup d'Israéliens, ainsi que pour les Juifs de la diaspora, de s'identifier à la politique israélienne. En plus, avec le jeu d'une démocratie exagérée, on ne peut plus avoir des coalitions de gouvernement en Israël qu'avec des extrémistes. S'il faut faire entrer un Lieberman au gouvernement pour avoir une majorité au Parlement, cela ne peut être qu'une véritable catastrophe.

Pour un rabbin, c'est-à-dire pour quelqu'un qui a pour objectif les principes et les idéaux de la Bible, il y a quelque chose qui ne va plus avec la politique d'Israël aujourd'hui. La morale juive n'est probablement plus le fer de lance de l'Etat d'Israël et cela est grave.

On avait toujours pensé et espéré que l'Etat d'Israël respecterait les règles essentielles de la morale biblique. Toutes ces atteintes aux droits de l'Homme dans les territoires palestiniens et à l'intérieur même d'Israël me font très mal.